"... Car la véritable formule de l'athéisme
n'est pas que dieu est mort, et même en fondant l'origine de la
fonction du père sur son meurtre, Freud protège le père
: la véritable formule de l'athéisme c'est que dieu est
inconscient, mais s'il se répète, il faut le chercher, le
voir dans la réalité avant le réveil. "
Lacan. Séminaire,
Les quatre concepts fondamentaux
Christianisme et Topopathie
Par Olivier Legré, psychologue clinicien
Dans le "Désenchantement du monde" Marcel Gauchet,
cite une phrase de Max Weber dont la lecture me laissa un jour sans
voix :
"Le Christianisme est la religion de la sortie de la religion."
Stupéfait, et commençant à y regarder de plus près,
quelle ne fût pas ma surprise de tomber alors sur de très
sérieux ouvrages aux titres insoupçonnés tels que
" La naissance de l'esprit laïque au Moyen-âge ",
"Le secteur social de la Scholastique" de Georges de Lagarde,
qui me mirent la puce à l'oreille.
Ainsi, j'aimerais, par les lignes qui vont suivre, errer et balbutier
autour de cette sidération première pour essayer d'y trouver,
si ce n'est une intériorité, mais tout au moins une vraisemblance,
dont justement la fin de la religion nous aurait peut-être cruellement
privé, et cela sans rentrer dans les Ordres pour autant...
Je prie par avance le lecteur, puisqu'il faut bien prier quelqu'un,
de m'accorder quelque bienveillance car, le sujet traité est
en général la chasse gardée de doctes érudits,
dont le savoir conceptuel est le plus souvent l'oeuvre d'une vie ; mon
propos sera donc, plus modestement celui d'un vague brocanteur...de
l'Invisible, en attendant que mon ami, l'affreux Pasquini, jusque-là,
tapi dans son maquis niçois, règle définitivement
leur compte aux dysfonctionnements de l'Univers.
Notre époque pourrait se caractériser par l'indigence
de la pensée, typique des retours aux fondamentalismes.
Retour aux fondamentalismes ne signifie peut-être pas retour au
religieux... mais sûrement à la connerie du religieux.
Le problème est complexe.
Pour Marcel Gauchet " si fin de la religion il y a, ce n'est pas
au dépérissement de la croyance qu'elle se juge, c'est
à la recomposition de l'univers humain social non seulement en
dehors du religieux, mais à partir et au rebours de sa logique
religieuse d'origine "
Nous sommes là un peu dans l'obligation de les reprendre par
le fond pour ne pas risquer la débilité ... et encore...
ce n'est pas sûr que l'on s'en tire !
Pour résumer, l'idée alors serait d'esquisser un frayage,
une traduction, qui puisse panacher l'invention du quotidien, à
un moment où le Credo intégriste de l'Occident (à
savoir, l'économie de marché, maintenant mondiale), a
privatisé jusqu'aux fonctions étatiques et, par un curieux
effet d'optique, dans leurs fondements, les articulations sécularisées
du processus qui nous a engendré.
Par sécularisation, il faut entendre ce mouvement qui caractérise
la transformation des choses sacrées en choses profanes. Ce transfert
d'autorité est multiple et peut concerner les charges, les concepts,
les éléments juridiques, les compétences... etc.
Forts de cette idée, nous pouvons nous demander, par quel mystère
nous a été occultée, voire entravée, toute
forme de compréhension du processus de sécularisation
dans lequel a éclos la laïcité, agonisante de nos
jours ?
Pour donner un exemple d'une pensée qui tient compte de la sécularisation,
je voudrais citer O. Camy, Maître de conférences en droit
public à l'Université de Bourgogne :
" Le refus du Président de la République d'être
entendu par le juge Halphen au motif que cette convocation serait un
acte " contraire au principe de la séparation des pouvoirs
comme aux exigences de la continuité de l'Etat " (communiqué
de l'Elysée du 28 mars) démontre à l'évidence
que l'article 68 de la Constitution relatif à la responsabilité
présidentielle reste une source de désaccords et d'ambiguïté.
Cela malgré le fait que le Conseil constitutionnel s'est prononcé
le 22 janvier 1999 mais aussi en raison de l'absence d'une décision
de la Cour de Cassation. Cela alors que la doctrine s'évertue
depuis plus de deux ans à démontrer de manière
" irréfutable " quel est le statut du Président
au plan pénal pour les actes extérieurs à ses fonctions.
Certains pénalistes nous ont par exemple expliqué l'année
dernière que le privilège de juridiction accordé
au Président par le Conseil constitutionnel n'excluait pas qu'il
puisse être convoqué en qualité de " simple
témoin ". Une situation qui risquait cependant d'être
" impossible " dans les faits. Un constitutionnaliste a répondu
qu'on avait tort d'interpréter l'article 68 à la lumière
des dispositions du code pénal ; il fallait l'interpréter
en vertu d'un " droit constitutionnel non écrit " qui
seul " peut régir la question d'une éventuelle responsabilité
pénale du président". Mais ce mystérieux droit
ne nous dit rien de précis sur la possibilité pour un
juge ordinaire d'entendre le Président. Aujourd'hui la classe
politique se déchire : certains estiment que la convocation du
juge est " compatible avec le droit constitutionnel ", d'autres
qu'il s'agit d'un acte " illégal ". Bref, la confusion
s'est installée.
Et pourtant l'article 68 de la Constitution semble clair : " Le
Président de la République n'est responsable des actes
accomplis dans l'exercice de ses fonctions qu'en cas de haute trahison".
Donc a contrario, pour les actes sans rapport avec ses fonctions, la
responsabilité du Président tout comme celle de n'importe
quel citoyen peut être engagée à tout moment. A
fortiori, le Président peut être entendu comme simple témoin.
Raisonnement simple (mais non-simpliste) qui a été tenu
pendant quarante ans par presque tous les auteurs de manuel de droit
constitutionnel dont le doyen Vedel dès 1960. Raisonnement cautionné
par J. Foyer, garde des Sceaux du général De Gaulle qui
a participé à la rédaction de l'article 68. Mais
les juristes qui se sont exprimés dans la période récente
ont refusé un tel raisonnement et ont préféré
des interprétations " constructives" le plus souvent
divergentes. Le fait que la clarté de l'article 68 soit devenue
obscurité, qu'un raisonnement déductif évident
soit considéré comme illégitime manifeste bien
la crise profonde que traverse la pensée juridique contemporaine.
Incapable de retrouver les fondements du droit, divisée sur le
statut des méthodes d'interprétation, minée par
le soupçon que le droit n'est que le travestissement du politique,
la doctrine n'arrive pas à jouer son rôle : éclairer
les opérateurs du droit, et parmi eux le citoyen.
D'où peut à nouveau jaillir la lumière ? Du ciel
peut être. Ce n'est pas une plaisanterie.Les plus sérieux
des historiens du droit (notamment E. Kantorowicz) nous ont montré
que le droit occidental est en grande partie issu d'un processus de
sécularisation de la théologie chrétienne pour
le meilleur et pour le pire. En conséquence, tous ceux qui ignorent
la source religieuse de nos institutions, notamment, de l'institution
présidentielle s'interdisent de pouvoir les penser dans leur
simplicité, on devrait dire leur duplicité. En effet,
le chef de l'Etat traditionnellement en Occident est persona mixta,
possédant un corps naturel et un corps politique inséparables.
Il a deux corps tout comme avant lui le prince, l'Empereur, le Pontife
Romain et bien sûr le Christ-Roi, modèle ultime. La généalogie
simplifiée d'après E. Kantorowicz serait la suivante.
Le Christ a deux natures, humaine et divine considérées
au XIIIe siècle comme deux corps : le corps matériel qu'il
a reçu de la Vierge et le corps figuré ou mystique assimilé
à l'Eglise. Le corps mystique va perdre sa signification transcendante
pour acquérir une signification corporative ou collective que
va s'approprier l'Etat. Dès lors tout vicaire du Christ (d'abord
le Pape, puis le Roi) par imitation possédera un corps naturel
en tant qu'individu et un corps politique en tant que chef de l'Eglise
puis de l'Etat. Cette fiction d'abord physiologique et finalement abstraite
a rendu possible un dédoublement fonctionnel du souverain, la
distinction moderne entre la personne et l'office et enfin garantit
la continuité de l'Etat (Le Roi ou plutôt son corps politique
ne meurt pas).
Il semble que la France ait connu le même processus de sécularisation,
à une différence près essentielle. Les monarques
français absolutistes ont tenté d'escamoter leur corps
naturel pour ne laisser voir que leur corps politique, sacralisé,
déifié. Cette tentation moniste se retrouvera sous la
Terreur en 1793 ; le corps entier de l'Homme Républicain se substituant
à celui du Roi (redevenu pourtant simple citoyen le temps de
son procès). Elle réapparaît encore sous la Restauration
où "la personne du Roi est inviolable et sacrée"
(article 1 de la Charte de 1814).
Il est évident que les Constitutions de la IIIe, IVe et Ve République
n'ont pas cédé à une telle tentation. Elles se
contentent d'invoquer l'irresponsabilité politique du Président
(hors le cas théorique de la haute trahison jugée devant
une Cour de justice parlementaire). Cette irresponsabilité devant
le Parlement répond depuis 1958 à trois motifs connus
de la doctrine traditionnelle :
- La logique parlementaire : le Président ne pouvant rien faire
ou presque (puisqu'il n'a au mieux et en propre que des pouvoirs d'arbitrage),
il ne saurait mal faire. Il n'a donc pas de comptes à rendre
au Parlement.
- La théorie de la séparation des pouvoirs : organe partiel
de la législation (d'abord par le veto en 1791 puis par la promulgation
des lois depuis 1875), le chef d'Etat doit être indépendant
de l'autre organe partiel qu'est le Parlement. Autrement, le pouvoir
législatif risquerait d'être accaparé par ce dernier
et l'équilibre entre les organes d'Etat serait rompu.
- Le souci de protéger le chef d'Etat. Ce qui a pu justifier
en outre la répression du délit d'offense au chef de l'Etat
(loi de 1881) qui n'est plus invoqué par les présidents
depuis 1974.
L'irresponsabilité de l'article 68 a donc sa logique propre,
ne concerne que le seul corps politique. Elle n'implique en aucun cas
une immunité de fond ou de procédure au plan pénal
du président sauf à confondre l'institution et le corps
naturel. Dès lors, rien ne s'oppose, en l'absence de dispositions
expresses, à ce que le Président soit traité comme
un simple citoyen pour ce qui concerne les actes détachables
de sa fonction. C'est ainsi qu'en a jugé d'ailleurs la Cour suprême
américaine dans l'affaire W. Clinton contre P. Jones (1997).
Ajoutons que dans le cas français, cela est acquis pour les ministres
qui sont justiciables des tribunaux ordinaires pour le même type
d'actes. Pourquoi le chef d'Etat aurait-il un statut différent
? Bien sûr argueront certains qui refusent l'artifice juridique
: les deux corps n'étant qu'un en pratique, si le Président
était mis en examen, alors la continuité de l'Etat serait
menacée. Mais le droit constitutionnel prévoit des procédures
de remplacement du Président en cas d'empêchement.
Il faut donc s'y faire. Le chef d'Etat a bien deux corps. Cela répond
à une nécessité logique (le dédoublement
fonctionnel), rationnelle (l'égalité de tous devant la
loi) et permet in fine de justifier l'interprétation a contrario
de l'article 68. Refuser cette solution conduirait à légitimer
une fois de plus la dérive vers une "Monarchie républicaine".
Il reste à en convaincre le Président lui-même.
Ce serait pour son propre bonheur puisqu'il s'est considéré
lors de l'entretien du 15 décembre 2000 comme une "victime",
ne pouvant "malheureusement" pas répondre aux convocations
des magistrats instructeurs "
De cette double appartenance,nous fûmes aveugles.
Si l'homme, par effet de structure, ne sait pas qu'il invente Dieu,
il savait au moins qu'il avait inventé la laïcité,
qu'il s'était battu pour ça, occultant du même mouvement
le fait qu'il l'avait inventé à partir de ce qu'il ne
savait pas.
Avons-nous étés acteurs ou manipulés de cette cécité
?
Revenons trente ans en arrière.
Le Christianisme nous a encombré voire fait peur et fut vilipendé,
sans aucun doute à juste raison, en des temps
" modernes " où l'intégrer à la pensée
aurait justement menacé la liberté et la direction même
de cette pensée ou l'aurait de facto condamnée à
mort, pour grief d'archaïcité. Rejeter le Texte a permis
de facto d'appréhender d'autres textes, et grâce à
ce stratagème, l'ouverture à la culture vint à
tenir lieu de nouvel évangile, l'idée fut profitable à
bien des égards. Il fait encore peur donc, d'en parler disons
le clairement... par crainte de la rétorsion morale, du Châtiment,
de l'inhibition d'une part et d'autre part, en tant que bons post-levis-straussiens
par gène de paraître trop occidentalo-centriste.
Nous avions pu, à l'époque, imaginer un monde agnostique
et d'autant plus intelligent et sensuel, qu'il serait débarrassé
de ses pieux et vieux oripeaux, nous ouvrant là des perspectives
pleines d'une vie joyeuse et raffinée.
(De façon plus générale, Marcel Gauchet situerait
l'extinction du Christianisme, Christianisme pris, non comme croyance
privée mais comme élément central de la trame sociale,
au début des années soixante dix, vers le premier choc
pétrolier. -Qui, curieusement, correspond aussi à peu
près avec le début du renouveau du fondamentalisme islamique.
- Je vais encore me faire traiter de vieux réac...)
J'aimerais avancer, comme hypothèse, que cette sorte, d'auto
excommunication radieuse dont une grande partie des enfants du baby-boom
fut les acteurs, en décidant de couper le lien avec l'édifice
religieux, visait peut-être inconsciemment et de fait un endroit
très précis de ce même édifice, c'est-à-dire
: le catholicisme culpabilisant, moralisant du XIX me siècle,
post révolutionnaire. La lecture du livre de Georges Minois,
sur "L'histoire de l'Enfer" très explicite là-dessus,
nous montre bien cette accentuation revancharde et spécifique,
dont on peut retrouver la forme radicalisée dans les sermons
du XIXe et qui traîna jusqu'au début des années
60.
Jusqu'au XVIIe siècle, l'Enfer, pourrait-on dire, est un fait
acquis. Dans ses représentations traditionnelles, de Grégoire
de Tours au Moyen-âge, en passant par Dante à la Renaissance,
jusqu'au Jésuite Pierre Coton après la contre-réforme,
tous les témoignages concordent et attestent des descriptions
effrayantes des Puissances du Mal.
En revanche, dès le XVIII siècle, dit Jean Delumeau, se
produit un nouveau phénomène collectif par lequel s'amorce
" une diminution de la peur de Dieu..." Les paroissiens deviennent
sceptiques ...
Le clergé, à présent, va devoir convaincre de l'existence
même des Ténèbres, alors que jusqu'à présent,
sa simple évocation, suffisait à rendre crédible
le nécessaire partage du Bien et du Mal .
En 1824 Louis Augustin Robinot, chanoine de Nevers se désole:
" La défiance a remplacé la simplicité chrétienne;
sans être plus savants, ils sont devenus plus présomptueux,
moins confiants en leurs pasteurs, moins disposés à les
croire sur parole, il ne suffit plus de leur exposer les vérités
de la foi ; il faut les leur prouver. Ils traitent les discours sur
l'Enfer de fables et de vieux contes. "
Il faut dire que le Siècle des Lumières, la Constitution
Civile du Clergé, l'auto sacre de Napoléon, la perte des
États pontificaux amorcent un processus où l'Eglise pressent
qu'elle est en passe graduellement et largement de perdre sa crédibilité
pastorale; la Terre se dérobe sous la Cité de Dieu.
Ainsi, jusqu'au début du XXe siècle, le venin fielleux
de la culpabilisation servira de mot d'ordre aux autorités ecclésiales,
toute déviance interne sera proscrite.
La presse cléricale est unanime.
En 1901, au plus fort des querelles sur la laïcité, la revue
"l'Ami du clergé ", répondant à un prêtre
qui se demandait si la prédication sur l'Enfer n'était
pas un peu outrée, déclare :
" Il faut éviter de présenter aux fidèles
un Enfer tellement adouci qu'ils puissent le regarder comme un avenir
supportable. Au lieu de chercher à édulcorer le dogme
de l'Enfer par des adoucissements impossibles, efforçons nous
d'entretenir dans les esprits la crainte salutaire des supplices terribles
qui attendent les pécheurs impénitents "
Tactiquement, l'Eglise, va alors tenter, au cours de cette longue période
et par le biais accru de la terreur des âmes, de reconquérir
le terrain perdu politiquement. Les désobéissants iraient
éternellement rôtir dans les flammes d'un Satan d'autant
plus vigoureux que Dieu, Lui - même, de façon évidente,
se détournait du pouvoir central.
Après ça, vu la pression de la propagande, impossible,
d'en sortir indemne
Parallèlement et pour renforcer le tout, le Romantisme, culte
de l'Ego individualisé par excellence, souffle alors un vent
suffisamment torride sur les brebis égarées pour qu'elles
n'aient aucune envie de regagner la chaleur béate du troupeau
à fortiori depuis que les Droits de l'Homme et du Citoyen avaient,
déjà auparavant, officiellement consacré l'Individu
en tant qu'entité singulière.
Si par ailleurs les révolutionnaires avaient dû affronter
quelques problèmes métaphysiques, en témoigne le
Culte de l'Etre suprême institué par Robespierre ou bien
les clubs de théophilantropie, le peuple par sa foi en lui-même,
va oser reconsidérer la foi qu'il a en Dieu tout au long de ce
tortueux XIXe siècle.
Ou comme le résume Hanna Arendt :
" Marx va tenter d'établir sur Terre, un Paradis situé,
avant, dans l'Au-delà."
La tension extrême entre Peponne et Don Camillo vient de loin.
Parallèlement en matière d'enseignement, ex-prérogative
cléricale et parachevant de concert la rupture avec Rome, Michelet
et Jules Ferry firent, comme chacun sait, laïquement leur oeuvre,
et, pour cela, nécessairement, se virent dans l'obligation de
porter aux oubliettes toute considération de la trace romano
canonique.
Se mit alors en place un processus historique et justifié de
refoulement du statut central du Christianisme qui avait, comme nous
le verrons plus loin, rendu possible le concept d'Etat, de singulier,
de personne juridique morale, par sa présence séculaire
et l'ambivalence complexe de sa fonction tierce .
Au XIXe, l'Eglise accentue donc la Faute généralisée
et perd sa propre trace, mais par ailleurs, l'Histoire occidentale va,
de son côté, perdre une part de sens en disqualifiant l'empreinte
du Christianisme sur la genèse de ses propres institutions.
Insoluble hiatus.
En conséquence, la prévalence du savoir temporel/historique,
l'histoire officielle va, pour dépeindre les vestiges du pouvoir
spirituel, ne privilégier qu'une accablante suite de stéréotypes
kitschs : Baptême de Clovis et Sacre de Charlemagne, St. Louis
sous son chêne, Inquisition, Jeanne d'Arc à Donremy et
guerre de religions. Pour sa part, l'histoire religieuse, populaire
et livrée au commun des mortels, s'illustre elle aussi par le
manque de rigueur et le peu de référent. Par l'utilisation
d'une imagerie hagiographique propre à exalter la foi du charbonnier
redoublée de Christocentrisme, certitude irréfutable que
Jésus et le Christ sont bien la même personne, l'Eglise,
en perte de puissance, va tenter un ultime exercice de son aura sur
ses sujets en voie de laïcisation... eux-mêmes mus par une
pénible et sous -jacente obligation de croyance pour échapper
à la damnation.
Le potache apprendra donc une Histoire clivée, schizo-pédagogique:
d'un côté, coté religieux, une sorte de récit,
hagiographique, impressionnant, " Éternel ", dont on
ne saura jamais si les fondements sont mythologiques, textuels ou réels,
et de l'autre, du côté historique, la suite des rois, des
guerres, des conquêtes et des inventions.
D'où peut être, un siècle plus tard, l'apparition
de ce sentiment de mensonge impalpable, de falsification étrange
et bipolaire qui va se solder par ce mouvement de libre auto excommunication
et corroborera en même temps le doute sur l'intérêt
fondateur de l'Histoire telle qu'elle aurait été livrée
....
De fait, cet athéisme, d'opérette, mais, nécessaire
et salubre, fit de nous les candidats rêvés à toutes
les "religions du siècle", du marxisme et ses dérivés
aux mouvements communautaires, des sciences humaines au rock'n roll.
. Ce souffle gramsciste, va, sans dire son nom, à la fin des
années soixante, remplacer l'assiduité au culte par la
fréquentation de la Fnac de façon suffisamment généralisée
pour être significatif. En la matière, tout ce qui pourra
réactiver le sentiment de l'individu dans son appartenance à
l'universel sera dès lors envisagé par le biais des théologies
négatives. Le rejet du religieux sera alors le fondement du nouveau
lien social.( On pourrait oser, qu'à ce titre, se profila là
une interprétation radicale de ce qui oppose, chez Kierkegaard,
le religieux A au religieux B, c'est-à-dire la bondieuserie dévote
des bigots, à la solitude de l'Etre dans le matin du Monde...)
Vit alors le jour une tentative de recomposition de l'espace tragique
singulier, sur un mode artisanal et cuménique, où
chacun pu aller creuser ses propres galeries pour rejoindre les autres.
(Il serait peut être un jour utile de reconsidérer l'influence
de Vatican II et son rôle d'ouverture qu'il autorisa à
la pensée agnostique)
Rétrospectivement, on est en droit de se demander alors pourquoi
l'enseignement officiel de la philosophie a-t-il si mal rempli sa fonction
humanisante, de liant agrégatif des connaissances et ce malgré
la tentative structuraliste ? -qui à mon humble avis a confondu
pouvoir et autorité-
Pour citer un mot d'Hegel : " La philosophie n'est rien d'autre
que la saisie de sa propre époque dans la pensée "
; pourquoi ne l'a-t-elle pas faite? Est-ce une conséquence de
l'Encyclopédie des Lumières, qui, fascinée par
le Raison pensait que le tout peut se réduire à la somme
des parties ? Déjà une première rupture avait été
introduite par Hobbes ; la philosophie traditionnellement aristotélicienne
jusque-là, cherchait "la cause première" , à
partir de Hobbes la philosophie s'était tournée délibérément
vers l'action à venir, raisonnée.
Le fait est que fut accentué et pérennisé le clivage
spirituel/temporel.
Par voie de conséquence, les conditions historiques, qui déterminent
les possibilités d'une conceptualisation, furent trop souvent
évacuées, et ce au profit de l'esprit de système,
de la technique conceptuelle. L'histoire des concepts peut par moments
en apprendre plus que les concepts eux mêmes ; d'où les
colères célèbres de Julien Benda dans " La
trahison des clercs " et, sur un autre mode, de Paul Nizan dans
" Les chiens de garde ". Nizan s'insurge contre les hautes
autorités de la philosophie où les systèmes seraient
des sortes d'abstractions pures dans un monde pur... un aimable divertissement
de l'esprit ... en somme !
Exception faite du monopole marxiste, trop souvent exhaustif, rien n'est
apparu à ciel ouvert d'une quelconque ébauche de philosophie
politique.
Alain de Libera de poser le problème de façon très
précise :
" Voilà, sans doute, la principale leçon que le philosophe
médiéviste tire aujourd'hui de sa pratique : on ne peut
séparer l'histoire de la pensée de celle des conditions
de la pensée ; C'est, on l'aura compris, ce qui fait de lui un
trouble-fête dans le dispositif académique français
où philosophes et historiens se regardent trop souvent encore
en chiens de faïence "
Pour citer un exemple concret; naïvement et pour tout un chacun,
tout pourrait porter à croire que la Grèce classique,
berceau de notre civilisation, aurait livré un trésor
sur lequel nous nous serions édifiés de façon progressive
et continue, unanimement rassemblés par l'évidence fondatrice
de ces textes grecs immortels.
Fort de cette banalité, comment comprendre alors la portée
de l' héritage d'Aristote , s'il n'est jamais souligné
immédiatement et très vivement, excepté par les
spécialistes et les érudits, que ce n'est qu'à
partir du Xe siècle, par le biais des Arabes qu' apparurent dans
l'Universitas médiévale, les premières traductions
sérieuses de la logique, et que ce n'est qu'après trois
cents ans que son corpus politique pu enfin être intégré,
après bien des combats contre les monarchies pontificales ...
Ces combats sophistiqués, pourtant fondateurs de l'Etat moderne
méritent d'être examinés à fond.
À en croire Umberto Ecco, le rôle de Thomas d'Aquin qui
va rendre possible l'intrication du philosophe grec et du monothéisme
chrétien est décisive et les successeurs ne pourront plus
se positionner qu'en regard de cette nouvelle donne.
Le film " Au nom de la Rose " nous fournit une pièce
du canevas.
Cette rapide évocation des lointaines racines du processus de
sécularisation, banale pour les médiévistes, beaucoup
moins romantique et spontanée que la Révolution française
transcrite par Michelet peut sembler poussiéreuse ; mais une
piste s'ouvre là, unique et qui permet de ressaisir l'arrière
champ philosophique dans sa confrontation avec le champ ecclésial,
pour les mettre en contact direct avec une pensée non-croyante
pour autant, que d'aucuns nomment le champ de la philosophie politique.
L'enseignement traditionnel doit sans doute détester l'interdisciplinarité
puisqu'il ne l'a pas fait. On s'en souviendrait! Le firent: E. Kantorowicz,
G. de Lagarde, M. Bloch, puis H. Arendt sur son mode propre, à
leur suite G. Duby, J. Le Goff, J. Quillet et plus récemment
A. de Libera ; E. Gilson auparavant aussi, mais peut être trop
catholique pour être honnête. Ces gens-là sont bien
sûr reconnus par l'enseignement supérieur, mais leur confidentialité
reste trop souvent de mise, et demeure propriété exclusive
des intellectuels.
À ces insuffisantes généralités, un peu
corrosives, à l'égard de l'éclatement de la transmission
des connaissances, où, l'Etat laïque, qui, il faut le rappeler,
avait pris le relais de l'Eglise en matière d'enseignement, l'Etat
laïque, donc, rendit, à son tour, incompréhensible
l'édifice même sur lequel il s'était érigé.
Le fait est, qu'à compartimenter les disciplines, elles acquirent
une autonomie qui laisserait à penser qu'elles pourraient fonctionner
de façon indépendante... chacune d'elle se targuant sans
scrupules et dans la foulée du monopole arrogant de la Vérité.
(L'économisme totalisant et le néo-positivisme autoritaire,
bénéficiant de la complicité des "théocraties
administratives" de style E.N.A. qui veulent régir l'existence
dans le monde contemporain en sont la triste confirmation.)
En d'autres termes, la fonction de l'enveloppement humaniste/humanisant,
la voûte de l'Etre en somme, passa à la trappe, usée
à la longue par l'emploi d'objets trop partiels. Ceci étant
aussi valable pour les sciences humaines qui ont souvent joué
le jeu des théologies négatives.
La générosité radicale d'un Dante est de bon aloi
pour illustrer ce qui fut naguère une pensée liée.
Dans sa lettre de dédicace du " Paradis" à Can
Grande Della Scalla, il précise :
" Le genre philosophique de la Divine Comédie est la morale
pratique ou éthique, car l'oeuvre à été
entreprise non pour la spéculation, mais pour l'action afin d'arracher
ceux qui vivent cette vie dans l'état de misère et de
les conduire à l'état de bonheur." Il va, au cours
de son errance en compagnie de Virgile puis de Béatrice, nous
livrer en langue vernaculaire et non en Latin, (langue des clercs par
excellence), une reprise, à la fois, ontologique, cosmologique,
théologique et ... amoureuse, des vecteurs essentiels de l'occidentalité.
Son soucis d'harmonisation anthropologique a pour but de produire sur
un mode poétique, incantatoire, un pontage où l'espace
transitionnel singulier va se constituer en un socle de culture dans
lequel le lecteur se sentira ancestralement accompagné. "
Donnant donc accès au corpus culturel par le biais de la langue
vulgaire, il le rend abordable à tous ceux qui en étaient
automatiquement exclus par l'hermétisme de la scolastique. Tout
le monde a le droit, à partir de là, à un savoir
polyphonique.
Le parti pris pour le Latin aurait changé les choses, de façon
rétensive, ne réservant là l'oeuvre qu'à
la Nomenklatura des happy few . Il en décida autrement. De ce
simple fait Dante fait déjà figure de génie d'humanité.
Pic de la Mirandole, célèbre lui aussi pour l'étendue
de son savoir, nous donne, à contempler mais sur un autre registre,
une largeur de vue difficilement imaginable de nos jours. Il est un
lieu commun de citer son érudition, mais ce qu'il voulut en faire
a, comme par enchantement, disparu de nos livres.
Offrant le voyage à ceux qui voulaient venir débattre
avec lui de ces écarts, trop grands, entre les différentes
religions, ces écarts qui font les guerres, il va se proposer
au travers des " 900 conclusions" de ressaisir les éléments
structuraux des divers courants de pensée philosophiques et théologiques
du monde afin d'essayer de les harmoniser... pour qu'il n'y ait plus
de guerre. Cette tentative de concordance des canons discordants, redoutable
épreuve de mise à plat des divergences vaut peut-être
plus que le compil, la somme encyclopédique, que la légende
charrie ...
Son entreprise de décloisonnement ne fut pas du goût de
tout le monde, le livre fut brûlé quatorze jours durant.
Son exemple reste édifiant en termes d'espérance humanité.
Entre ces réminiscences fragmentaires, lacunaires... des traces
de l'église culpabilisante, aux laïques rationalisants,
des philosophes trop techniques, à l'enseignement éclaté,
tout cela ajouté au roman singulier de chacun, il est finalement
très difficile d'avoir accès à une compréhension
élémentaire du processus d'un enracinement culturel constitutif
et constituant, comme si l'autorité du discours avait perdu sa
propre réferentialité, ses sources normatives Ce qui provoque,
on le constate quotidiennement, le retour des mythologies de pacotilles
mais cependant meurtrières: des nationalismes stupides, aux intégrismes
religieux, quand ce n'est pas les deux .
La toute puissance naïve de l'opinion de l'individu sert maintenant
de referant auto constitutif (la disparition de la transcendance de
l'Etat lui même identifié au secteur privé n'arrangeant
pas les choses...) Nous sommes dans une situation généralisée
que J.Oury qualifierait peut-être d'imaginarisation du symbolique.
Le pari d'une distinctivité concernant l'intrication infernale
de certains duos, en particulier: spirituel/temporel, clerc/laïque,
public/privé, collectif/singulier, pourrait composer un des axes
majeurs de la profondeur du champ de ce qui nous reste de cet "inconscient
ecclésial" quelque peu cryptonymique , et ce, simplement,
pour appréhender ce qui nous reste de l'expérience laïque.
En d'autres termes, de quelle sécularisation sommes-nous les
objets?
Je vais utiliser pour point de départ l'"affaire"
de la " Donation de Constantin " aux alentours de 750.
Childéric III, mérovingien, Roi de France, descendant
de Clovis, ne possédait en lui, ni la finesse tactique, ni la
conviction de frappe pour défendre l'Occident démembré
contre les assauts arabes venant d'Espagne. Chacun se souvient des exploits
de Charles Martel, maire du Palais, qui, en 732, fit là le travail,
à Poitiers.
L'histoire laïque donne à apprendre que suite à ça,
son fils, Pépin le Bref, fut sacré Roi de France, inaugurant
la dynastie des Carolingiens. Il ne reste plus alors qu'à Charlemagne
d'arriver... avec sa barbe fleurie. Si on y regarde plus attentivement,
Pépin le Bref fut en fait sacré deux fois. Le premier
sacre donc, par Saint Boniface, lui octroya la suprématie politique
sur Childéric. Ce choix était habile, car Boniface, personnage
le plus illustre de son temps, apôtre de la Germanie, grand réformateur
du clergé Franc, donnait implicitement à Pépin
l'appui considérable des monastères. Déjà
Clovis 250 ans auparavant avait utilisé le même stratagème.
En se convertissant au Christianisme afin de bénéficier
de la logistique déjà en place, il en devenait plus puissant
que les autres barbares, qui, eux, avaient opté pour l'Arianisme,
territorialement moins installé. Mais l'époque était
différente, il n'eut droit qu'à un évêque
pour sa consécration !
Le deuxième sacre de Pépin, par le pape Etienne II, lui,
se distingue par un coup de théâtre au plus haut niveau
dans les arcanes d'un conflit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir
temporel, qui va régir le monde occidental à venir. A
partir de cet évènement, en effet, les papes vont devenir
peu ou prou chefs d'un état temporel qui durera onze siècles
de 756 jusqu'en 1870 à la perte des Etats pontificaux. La tractation
mérite d'être racontée.
Le pouvoir quasi acquis et en dépit des révoltes sporadiques,
Pépin, pour pallier à son absence d'hérédité
en matière de sang royal et rompre testamentairement avec la
succession dynastique mérovingienne, se trouve abruptement devant
une carence symbolique à laquelle seule une caution morale absolue
pourra subvenir.
C'est donc naturellement au pape qu'il se referre, puisqu'en tant que
successeur de saint Pierre, il est l'ordonnateur suprême de l'Invisible
et, lui seul, par son statut exceptionnel, pourra conférer à
la potestas la transcendance de l'auctoritas.
Héritées de l'Empire romain ces notions juridiques donnent
au pouvoir une double engeance:
-La potestas procurera à son détenteur la main mise sur
la gestion administrative des considérations terrestres, plébéiennes,
-En revanche, l'auctoritas, lui donnera une position charismatique,
hors du commun, inspirée. L'auctoritas est religieusement liée
avec les auspices, par l'entremise desquels les dieux approuvent ou
désapprouvent la conduite à tenir, mais cependant sans
toutefois la commander. (Ni la prédire comme c'est le cas pour
l'oracle grec) De plus et surtout, elle fonctionne comme un rappel permanent
des auspices originels, ceux qui avaient guidé la main de Romulus
pour fonder la Cité éternelle. Le génie de cette
entité juridique d'auctoritas consiste à transférer
ce qui est du registre privé, le numen, le talent personnel,
la force intérieure, à un registre public, statutaire.
( Par ricochet, il est facile de comprendre la formule de Lacan -"L'analyste
ne s'autorise que de lui-même"-en fait, il s'autorise de
tout sauf de lui-même
il répond et dépend
de fait à l'auctoritas, la fillia du processus d'humanisation,
le symbolique en somme, il y répond du lieu de son numen, le
poinçon singulier du fantasme.)
Porté par la gravitas, la Tradition des Ancêtres,, le titulaire
de l'auctoritas "augmente", par sa compétence propre,
la destinée de Rome ; tout acte singulier sera, en permanence
et solidement, lié au premier temps sacré des origines.
Sous la République romaine, le Sénat avait auctoritas.
L'empire en fit la prérogative d'une personne: l'empereur. César
Auguste en avait été l'instigateur. L'auctoritas et la
potestas seront alors cumulés, c'est l'imperium. C'est cet imperium
qui sera, un millénaire plus tard, l'objet des luttes violentes
entre le Sacerdoce et l'Empire. Quoi qu'il en soit, celui qui en est
muni, l'emporte sur tous, on y adhère et obéit sans discuter.
Il devient alors facile de comprendre que, plusieurs siècles
après, ces attributs de l'originelle infaillibilité puissent
encore générer quelques convoitises... qui ne serait pas
intéressé d'être titulaire incontestable de la "
fonction du dernier mot "!
Un détail qui nous intéressera plus loin à propos
de la question de l'éternité et qui n'est pas sans importance
: La nobilitas comprend toutes les familles dont un des membres a exercé
une magistrature curule .Ces charges politiques confèrent à
celui qui les exerce pour la première fois et qu'on appelle alors
homo novus , homme nouveau, une sorte de dignité presque sacrée
qui rejaillit sur ses descendants et qui devient en quelque sorte héréditaire.
C'est dans la nobilitas que se recrute la grande majorité des
membres du Sénat et c'est également à elle qu'appartient
le droit d'images, c'est-à-dire le privilège de conserver
chez soi les bustes ou les statues des ancêtres qui figurent dans
toutes les cérémonies officielles.
Au IVe siècle, après le départ de l'empereur Constantin
pour Byzance, le mouvement ambiant témoigne de cette filiation
empereur/pape et dans laquelle l'auctoritas christianisée traduira
alors par pouvoir Spirituel
Après cette digression romaine, revenons à notre ami
Pépin
Pépin, donc, en quête d'auctoritas, s'adresse donc au pape
Etienne II, lequel va en profiter pour mettre en place un arrangement
favorable aux deux parties.
Premier pape non-oriental depuis un siècle et élu grâce
au soutien de l'aristocratie romaine dont il était issu, Etienne
II était en proie à de graves difficultés. En effet,
le roi lombard Astulf s'était mis en tête d'exiger des
Romains un impôt d'un sou par personne. Le 14 octobre 753 le pape
quitte Rome pour Pavie, le fief lombard et demande à Astulf,
au nom de l'empereur d'Orient, pour l'impressionner, la restitution
de Ravenne perdue deux ans auparavant. Astulf refuse. En la circonstance,
Etienne II se rend à l'évidence, le Pouvoir Spirituel
seul est bien peu de chose et n'impressionne personne. Que fait-il ?
Il poursuit son chemin, non pas vers Rome, mais vers Pépin qui,
souffrant de n'avoir qu'un trop prosaïque pouvoir temporel, nourrissait
de ses espérances une onction qui viendrait à fonder son
prestige dynastique.
Etienne franchit donc les Alpes en plein hiver et arrive le 6 janvier
754 à Ponthion, dans l'actuelle Marne, où Pépin,
humble, l'attend.
Le 28 juillet 754, à St. Denis, Etienne II sacre, à nouveau,
fait exceptionnel, Pépin ainsi que ses fils, Carloman et Charles.
( Le futur Charlemagne)
La transmission carolingienne maintenant instituée, il n'y a
plus à craindre de fantômes mérovingiens. Childéric
n'est plus qu'un corps embastillé dans un monastère. En
échange, au cours de la négociation sacrale, Etienne avait
demandé une petite formalité à Pépin, la
simple reconnaissance d'un acte testamentaire qui lui viendrait de l'empereur
romain Constantin, mort en 337.
Cet empereur, qui avait consacré le Christianisme comme religion
officielle à Rome, aurait miraculeusement été guéri
de la lèpre... et décida d'aller établir l'empire
chrétien en Orient en quête des restes de la vraie Croix
qu'aurait découverte sa mère Hélène. Pour
remercier le pape Sylvestre I de sa guérison, Constantin, donc,
aurait donné à Sylvestre la pleine souveraineté
sur Rome, l'Italie et l'Occident. De plus le pape pourrait porter le
diadème, les insignes impériaux et aurait la primauté
sur les quatre sièges principaux d'Antioche, Alexandrie, Constantinople
et Jérusalem auxquels s'ajouteront le palais de Latran et l'église
St. Pierre du Vatican.
Mais de fait, le texte juridique, soi-disant rédigé par
Constantin et soumis par Etienne II, que va reconnaître et signer
Pépin, ne date pas du IVe Siècle, il est secrètement
rédigé en 754 pendant son sacre, à St. Denis même.
C'est un faux.
L'érudit Lorenzo Valla, au XVe siècle en apportera la
preuve définitive dans son livre " la Donation de Constantin
"
Faux, mais qui, cependant par la ruse de la rétroaction juridique,
va officialiser les pouvoirs temporels du pape, qui, d'une part vont
rendre légitimes la demande de restitution de Ravenne à
Astulf et d'autre part, face à l'Empereur byzantin, va mettre
Rome en position de souveraineté juridique vis-à-vis des
territoires placé sous sa juridiction.
Rome est dorénavant autonome face à Byzance. L'empereur
a reconnu le Pape, l'Etat Ecclésial peut naître. Pour conclure,
Pépin, poli, rend l'ultime service, il occupe militairement la
Lombardie. Il ne suffit plus alors qu'à l'abbé Fulrad,
représentant du pape en Italie, de prendre en otage quelques
notables Lombards et muni de la missive de Pépin qui rendait
au pontife Ravenne, la Romagne et l'Ombrie, dont certains restes de
propriétés Byzantines, pour que les Etats de l'Eglise
soient définitivement constitués ... sous le sigle de
la Donation de Pépin!
- Le royaume Franc devient un empire.
- Les éléments constitutifs des futures monarchies pontificales
sont en place.
- L'empereur byzantin n'a plus d'autorité sur Rome.
Les reliquats obscurs de la chute de l'empire romain peuvent maintenant
céder place à un type de configuration nouveau ... l'onction
a pris.
Naguère, Clovis, en matière de sacre, n'avait été
que baptisé ;
Comme le dit M. Bloch : " Oints à titre de roi, les Mérovingiens
ne l'avaient jamais été", et la vague auréole
mystique qui les enveloppait, ils la devaient uniquement à l'emprise
exercé sur la conscience collective par d'obscures réminiscences
datant des temps païens.
La nouvelle dynastie au contraire, race authentiquement sainte allaient
tenir sa consécration par un acte précis, justifié
même par l'ancien Testament dans lequel les chefs hébreux
recevaient l'onction des mains des prêtres. Suite à la
fainéantise légendaire, mais que nous pouvons comprendre
maintenant, des Mérovingiens atopiques et déprimés
par le manque de tenue, de position sacramentelle, nous entrons dans
l'ère de l'hétéronomie.
Que signifie ce mot barbare ?
Peut-être, une inversion de la barbarie ...
À partir de là, une personne qui vient à naître
sous ces latitudes arrive dans un monde préconstitué où
elle n'a d'autre choix que le contexte établi.. "Dépendance
proclamée de l'organisation sociale envers une loi extérieure
arrêtée une fois pour toute et radicalement soustraite
à la prise des hommes " M. Gauchet.
Avec ça, les détenteurs de la Norme sont de nouveau solidement
arrimés.
Jusqu'alors, le christianisme primitif des Pères de l'Eglise
avait pu exprimer sa radicalité et son apolitisme de par le fait
qu'il avait pu se reposer, inconsciemment, sur les structures politiques
et territoriales mises en place par l'empire romain. Après la
lente désagrégation de cette partition première,
le christianisme devient politique.
Des personnalités de premier ordre avaient déjà
préparé cette transmutation de l'autorité.
En 492, le pape Gélase avait commencé à théoriser
la prééminence du pouvoir temporel des conciles. Par la
suite, Isidore de Séville (560-636), grand pourfendeur de l'arianisme
wisigoth en Espagne durcira encore cette position, soutenant la thèse
que l'Etat est au service de l'Eglise, avant de laisser à la
postérité son oeuvre, intitulée les Origines, somme
immense des connaissances religieuses de son temps.
L'article célèbre d'Hanna Arendt "Qu'est ce que
l'autorité", tiré de son livre "La crise de
la culture": illumine cette transmutation du fond institutionnel
romain en christianisme politique par l'utilisation du concept d'immortalité.
En effet, dans un premier temps, pour les Grecs, la notion d'immortalité
était liée à l'implication politique du citoyen
dans la Cité. L'espace public, comme surface d'inscription de
la mémoire, servant de garant ineffaçable de la continuité
du nom propre, du Logos ; en revanche, l'espace privé étant
lui, de l'ordre de la reproduction des corps sera considéré
comme mortel.
Il en sera de même pour les Romains, sur leur mode spécifique,
moins fouillé philosophiquement mais plus juridiquement articulé
. Cette croyance en l'immortalité des institutions, sera altérée
par la mise à sac de Rome, mais va persister, on va le voir,
chez les Chrétiens, comme mythe fondateur, à restaurer.
Si pour le citoyen gréco-romain, l'engagement dans la cause publique,
collective, le for externe, est investi d'une supériorité
destinale, pour les Chrétiens, par contre, l'Individu, lui, est
immortel, sans doute à cause de la spécificité
de l'Incarnation, qui fait de Dieu un homme, crucifié mais ressuscitant,
et qui, de plus, va, par la Force Révélée, dans
le ravissement de la Foi, trouver sa source dans la privauté
et l'intimité de chacun.
Le Chrétien primitif n'est pas un politique au sens gréco-romain.
En 197, Tertullien dans son Apologétique déclarait :
"- Rien ne nous est plus étranger que l'intérêt
public."
Tacite ne les accusait-il pas "d'ennemis du genre humain",
c'est-à-dire de se tenir à l'écart de la société,
se considérant sur terre comme des étrangers domiciliés.
Donc, trois siècles plus tard, dans la prévision de reprendre
le flambeau, l'Eglise, syndic de faillite de la romanité va être
en demeure de résoudre le problème conceptuel majeur du
lieu : privé ou public de l'immortalité...
Singulier ou collectif ?
Du dédain bien entendu pour les Chrétiens que les réalités
de ce bas monde, comme la politique, sont périssables et méprisables,
comment faire alors pour venir à gérer cet impérial
héritage ? Le christianisme primitif va donc avoir besoin d'un
théoricien génial, afin que les Evangiles ne soient pas
en contradiction flagrante avec la prise de l'hégémonie,
tant convoitée.
Déjà, le docte croyant Origène, en 178, dans sa
polémique contre Celse, célèbre " leader d'opinion
" romain, avait combattu la thèse qui attribuait aux Chrétiens
un mépris, de la culture antique et classique, et pour en faire
la démonstration, il intégra, des éléments
néo-platoniciens à la lecture du texte biblique. Cette
synthèse va constituer une conciliation intellectuelle qui précèdera
la conciliation politique et, d'une certaine manière va lui ouvrir
la voie.
Mais le théoricien génial, le Trosky de l'époque,
c'est en St Augustin qu'il se trouvera.
Dans les Confessions, Augustin avait livré une incandescente
description de l'intériorité de l'âme, de ses doutes,
ses ambivalences. Conjuguée à la première personne
du singulier, cette quête de la Foi, complexe, inédite,
profonde, se démarquait définitivement du mode de pensée
romain qui se sustentait jusqu'alors d'une logique plus binaire, moins
introspective, comme le dit P. Veyne, plus " simplette " en
somme. En d'autres termes, au travers des Confessions va s'élaborer
la notion tout à fait centrale et novatrice de for interne...
le for intérieur.
Parallèlement, la mise à sac de Rome par les barbares
avait établi la preuve que les choses de ce monde n'offraient
désormais plus aucune garantie, et pour la première fois,
l'espace politique pourrait ne plus être éternel. Il ne
restera de ce chaos qu'un monument miraculeusement sauvé, l'oeuvre
de St Augustin,le plus grand Philosophe romain, d'après J.Quillet.
Mais c'est dans son oeuvre majeure, la Cité de Dieu, que St Augustin
va trouver le passage, la solution politique. Pour résumer prosaïquement
cette oeuvre monumentale: C'est par la transcendance de ce monde vil
et dégradable, que l'homme va pouvoir accomplir les activités
immortalisantes qui pourront atteindre l'Absolu et la Perfection atemporelle.
Il engage alors l'occidentalité du bas empire finissant dans
un processus de choix subtil :
" Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au
mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu
jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste.
"
C'est donc évidemment à la Cité de Dieu sur terre,
c'est-à-dire l'Eglise, que reviendra le monopole de ces lourdes
responsabilités.
En l'occurrence, grâce à lui et à la transformation
qu'il autorise, les institutions vont pouvoir bénéficier
pendant des siècles d'une stabilité remarquable. Par un
double mouvement, dans les Confessions, il exposait la complexité
du singulier. Mais dans la Cité de Dieu, c'est le collectif qu'il
engagera, afin que le défunt empire romain puisse trouver une
nouvelle enveloppe, et... le destin préconçu alors s'accomplir.
Dans la problématique platonicienne, le philosophe sortait de
la caverne pour contempler le monde des Idées, laissant les autres
se contenter, dans l'illusion, des ombres projetées par la lumière
sur les parois rocheuses.
Au Philosophe se substitueront les clercs, porteurs de la vérité.
Par la théorisation du Christianisme politique, St Augustin installe
un continuum permettant de quitter l'obscurité du monde trivial,
la caverne illusoire et accéder à la Révélation,
l'Idée, clairvoyante et éternelle, pour les hommes touchés
par la Grâce
À titre historique, le fait que St Augustin se soit tant intéressé
à la prédestination de l'âme n'a plus rien d'étonnant
alors... l'augustinisme politique réactualise la transmission
au niveau de la civilisation. Il s'agit là de récupérer
l'empire romain par le biais de la prédestination. L'idée
platonicienne de la contemplation du Beau remplacée par l'idée
de l'accomplissement du Bien, les tenants et les garants en seront le
pape ainsi que les membres de la hiérarchie ecclésiale
: le mot est lâché: les clercs. (Eux-mêmes aidés
par les anges, "agents secrets de Dieu".) " Dès
l'instant où l'ordre établi ici-bas n'est censé
pourvu de sens que parce qu'il est voulu d'ailleurs, depuis l'au-delà,
le problème social suprême est maintenant d'assurer l'essentielle
conformité du visible à l'invisible, d'obtenir la co-participation
de l'être et du devoir être, de faire partout prévaloir
l'ultime conjonction des choses humaines avec leur fondement transcendant
au sein d'une pleine unité collective." M. Gauchet.
Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que s'inversera la perspective hétéronomique
en déconstruisant l'extérioriorité divine, tournant
la transcendance vers l'intérieur, vers la souveraineté
légiférante du peuple, le "peuple souverain"
; ce qu'avait déjà ébauché Marcile de Padoue
plusieurs siècles auparavant, en 1324 avec l'Universitas Civilium,
la communauté civile, amorçant le mouvement borroméen
du "céleste vers le sublunaire".
Pour revenir à la Donation de Constantin, le remarquable de cette
affaire, est qu'une "arnaque", un simulacre, va pouvoir constituer
une fiction qui autorisera non seulement le ressaisissement durable
de la potestas, ce à quoi l'on pouvait s'attendre, mais aussi
et surtout de l'auctoritas, au sens où, la civilisation post-romaine,
qui aurait pu là se désagréger, se reconstitue
et ce, sur un mode radicalement nouveau, offrant aux institutions une
permanence remarquablement fiable.
De fait, si on y regarde de plus près , cette "arnaque"
ne se produit pas ex-nihilo ; d'un certain point de vue, il serait possible
de considérer qu'elle est la mise en acte de ce qui avait mis
plusieurs siècles à s'agréger, par bribes et morceaux.
À la différence de l'empire Constantinien d'Orient qui
avait été épargné des invasions barbares,
et pu continuer sa route sans heurt, mais aussi sans grande originalité,
sous l'égide des Empereurs théologiens byzantins, jusqu'à
sa prise par les Croisés en 1204 puis par les Turcs en 1453,
en revanche, l'Occident désossé était en proie
au péril. Pour se ressaisir, il du donc mettre en oeuvre la pleine
efficacité de ses acquis, et, pour risquer un jeu de mot, de
ses innés aussi. Si la continuité impériale en
Orient ne laissait pas place à une actualisation des possibles,
l'Occident malmené bénéficiera, lui, d'une "nervosité"
hétérogène, spécifique, où tout peut
arriver... par implosion. En conséquence le prestige grandissant
des papes qui va condenser au fur et à mesure et simultanément
en eux, le souvenir des apôtres Pierre et Paul, l'héritage
impérial, et l'assimilation de la culture antique aura donc à
faire subir de multiples torsions au christianisme primitif.
Historiquement, comme il en a été question plus haut,
l'opposition idéologique entre chrétiens et romains se
posait à partir de la question de l'Eternité ce qui fut
d'ailleurs la cause principale des persécutions. Constantin pour
chrétien qu'il fut, n'en demeurait pas pour le moins empereur.
Par voie de conséquence on peut se demander alors comment le
caractère divin de l'Empereur ne fut pas menacé par la
puissance divine intrinsèque de ses nouveaux amis chrétiens.
Écoutons Claude Lepelley:
"Maître en son palais. L'empereur chrétien continua
à considérer son pouvoir comme une image de la souveraineté
divine. Les théologiens de cour, tels Eusèbe de Césarée
et Eusèbe de Nicomédie, le fortifiaient dans cette conviction
et s'il y avait beaucoup de flatteries intéressées dans
leur propos." Le caractère religieux du pouvoir impérial,
notion païenne par excellence, subsista sans la moindre diminution.
C'est là, la première contradiction de l'empire chrétien.
Le terme sacré qualifie toujours ce qui touche à l'empereur,
sa personne. Déjà en 314, dans la première édition
de son Histoire Ecclésiastique, Eusèbe de Césarée
affirmait que" Dieu choisit l'âme des empereurs qui ont le
rang le plus élevé ", ce qui laisse sous entendre
que les empereurs sont prédestinés par Dieu.
St Augustin écrit son ouvrage la cité de Dieu pour prouver
contre les païens, que l'abandon de l'ancienne religion n'était
pas la cause des malheurs de Rome, mais aussi pour montrer aux Chrétiens
que la Cité de Dieu ne se confondait pas avec l'empire romain.
Mais tout en menant sa démonstration, Augustin écrit des
pages où vibre un attachement profond à la romanité.
À juste titre, il considère que les Romains ont su faire
primer l'intérêt de la cité avant les intérêts
particuliers, il serait difficile, en effet, vu la longévité
de l'empire romain, de prouver le contraire.
De toutes ces antinomies à résoudre, l'épisode
de Pépin et d'Etienne II en offrira un nouveau crescendo dans
la qualité de la solution.
Jusqu'alors, les mérovingiens affublés d'une gestion patrimoniale
du territoire se léguaient la charge royale comme un héritage
privé dont ils auraient été les simples propriétaires.
Après eux, à partir de la fausse donation de Constantin,
il est possible de risquer l'hypothèse que les deux instances
représentatives vont augurer des prémisses de ce Kantorowicz
décrit comme le Double corps du roi et aussi, en la circonstance,
du double corps du Pape : la personna mixta. : " l'attelage des
deux sphères apparemment hétérogènes présentait
un attrait particulier pour une époque anxieuse de concilier
la dualité de ce monde, des choses temporelles et éternelles,
séculières et spirituelles", "Ce qui importe
ici, c'est seulement la personna mixta dans la sphère religieuse
et politique où elle était représentée par
l'évêque et le roi, et où le "mélange"
faisait référence au mélange de capacités
et de pouvoirs séculiers et spirituels unis en une seule personne"
Bien que Kantorowicz se réfère au manuscrit rédigé
vraisemblablement aux alentours de l'an 1100 par l'Anonyme Normand,
évoquer la matrice des deux corps du roi au VIIIe siècle
semble peut-être prématuré, mais n'est pas sans
intérêt en ce qui concerne le travail de mise en oeuvre
du travail sur ce qu'on pourrait appeler le travail de notre inconscient
ecclésial ; ceci en termes d'hypothèse.
La nouveauté de ce double corps du roi et de ce double corps
du pape sera intensifiée et polarisée par le dédoublement
supplémentaire des attributions : le roi et le pape bénéficiant
tous deux de pouvoirs spirituels et temporels.
D'où la complexité des rôles dans ce qui va suivre.
Le roi a désormais reçu la sainte onction, le pape, quant
à lui, possède maintenant des territoires officiels.
Ainsi transportée par la charge sacrée, en dépit
du corps humain périssable, la fonction, elle, persiste: la personna
ficta médiévale, éternelle. La réflexion
philosophique et juridique qui se produira à l'intérieur
de cet enchevêtrement des puissances ne pourra être alors
que relative et en tout cas séminale ment dépendante de
la théologie... L'extériorité du Monde, désormais,
est, pour ainsi dire, " bouclée". Le christianisme
ayant repris à son compte, par le biais de l'autorité
sacrale le vecteur humanisant du droit naturel, droit commun à
tous les peuples, pour le reconduire sous la forme spécifique
du droit canon, va enchaîner et intégrer efficacement au
fur et à mesure le corpus juridique romain à une finalité
transcendante, surnaturelle.
Même si, comme nous allons le voir l'intérieur de ce champ
fut passablement malmené.
En tout cas, la vieille loi salique des rois mérovingiens n'a
plus cours officiel, vu le nouvel appareil textuel qui se produit. (
Pour information, les remarquables travaux de J. Quillet permettent
de suivre à la trace ce mouvement par lequel " s'est opérée
la mutation du pouvoir spirituel en pouvoir ecclésiastique, mouvement
qui est indissociable de la présence croissante des empereurs.
")
Le premier empereur digne de ce nom, Charlemagne, eut un sacre bipolaire.
Il fut d'une part, plébiscité par le " peuple romain",
de l'autre, reçut l'onction du pape Léon III le jour de
Noël de l'an 800. Préalablement au sacre, il avait tiré
Léon III d'affaire en le " lavant " des accusations
de crimes immoraux. Un service en vaut bien un autre...
Inattaquable de son vivant par l'aspect " miraculeux " de
la " résurrection " carolingienne, Charlemagne incarna
l'expression la plus pure du pouvoir universel et absolu qui servit
de modèle emblématique à Othon le Grand, Henry
IV l'empereur, Frédéric Barberousse et Frédéric
II, quelques siècles plus tard.
Si Charlemagne fut un habile politique qui suit, sous prétexte
de protection et de défense de l'Eglise, " réunir
sous sa personne tous les attributs de la souveraineté au spirituel
et au temporel ", l'onction, par contre, fut bien mise à
profit, après sa mort par les autorités ecclésiales
qui la brandirent comme un signe de suprématie du spirituel sur
le temporel.
Une petite anecdote donne déjà la mesure de ce qui va
suivre... Charlemagne sentant sa fin prochaine, voulut, en 813, assurer
la protection de son fils Louis, qui avait été sacré
roi en 781 par la pape Adrien; il ordonna à son fils de prendre
lui -même la couronne sur l'autel à Aix- la- Chapelle.
Le prince obéit. Mais en 816, le pape Etienne IV contesta la
validité de ce couronnement laïque et Louis consentit à
recevoir des mains du pontife à Reims la couronne comme un présent
du pape. Ce fut là, la fondation du St. Empire Romain Germanique.
Etienne IV interpréta la situation au profit de la papauté
et ce qui n'était qu'une cérémonie auparavant devenait
par là droit pontifical, et au lieu d'être simplement béni
par elle, l'empire émanerait dorénavant de la papauté.
Après avoir régularisé la situation de Louis, Etienne
IV régularisa la sienne propre et s'excusa d'avoir pris les insignes
et exercé l'autorité d'évêques de Rome, avant
que son élection pontificale eût été ratifiée
par l'empereur.
Par le traité d'Aix-la-Chapelle, Charlemagne en 812 avait annexé
une partie de Etats Pontificaux. Pour remercier l'officialisation papale
de son pouvoir, son fils Louis dit le Pieux ou le Débonnaire
va garantir des territoires de l'Eglise, et donne en plus une contrepartie
spirituelle en se faisant le pourfendeur de l'amoralité de certains
monastères par le rétablissement strict de la règle
de St Benoît.
On sent dans ce sacre, moins d'intelligence à l'oeuvre que dans
celui de Pépin par Etienne II, moins de "fantastique"
que dans celui de Charlemagne par Léon III. De cet arrangement
où, de tous cotés on peut déplorer l'absence d'aspect
grandiose, il ne subsiste que l'aspect "trafic" de potestas,
à se demander ce qu'est devenue l'auctoritas.
L'histoire sera sans pitié et, l'Empire divisé entre les
trois fils de Louis se verra déchiré de tous côtés.
Côté papauté, idem, les exemples de décadence
regorgent, cette époque sera d'ailleurs plus connue sous le nom
de pornocratie. Le fond est atteint quand, pendant la première
partie du Xe siècle, deux femmes Théodora et sa fille
Marozia, alliées aux plus puissantes familles de l'aristocratie
italienne, suppriment la liberté des élection pontificales
et disposent de la papauté comme d'un fief quelconque. Le pape
Jean XI était le fils et le pape Jean XII le petit-fils de Marzoia.
Ce dernier était devenu pape à l'age de seize ans.
L'anarchie est telle dans la péninsule Italienne que de toute
part, on en appelle à une intervention allemande.
Otton le Grand descendant direct de Louis le Germanique, un des trois
fils de Louis le Pieux, (lui-même fils de Charlemagne), intervient
en 951 sur les suppliques de la belle Adélaïde, veuve d'un
roi Italien, récemment échappée d'un sombre cachot
du lac de Garde. Il la sauve et l'épouse. En 961, il franchit
à nouveau les Alpes, prend à Pavie la couronne d'Italie,
entre à Rome en 962. Reçu par le pape Jean XII, fils de
Marozia, il est oint du St. Chrême et couronné "empereur
et auguste" au milieu d'un clergé en grande partie allemand.
Il ne s'agit là que d'un simulacre grotesque et sans gloire du
sacre de Charlemagne, emprunt de défiance réciproque,
entre un " homme de la situation " et un pape à peine
sorti de l'adolescence. Quelques jours après la cérémonie
du couronnement, Jean XII dut signer un acte établissant que
tous les papes ne pourraient être consacrés qu'après
avoir juré fidélité à l'empereur. Le droit
de sanction exercé par les anciens empereurs sur l'élection
pontificale ne suffisait pas à Otto le Grand. Bientôt,
il exigeât des romains un serment, par lequel ils s'engageaient
à ne jamais élire un pape sans son consentement. La volonté
impériale prétendait intervenir non seulement après
le vote populaire pour examiner les résultats, mais même
avant l'élection pour imposer au peuple romain le candidat germanique.
En 963, Jean XII s'étant révolté contre l'empereur,
celui-ci convoque un synode à Rome et le fait juger. L'empereur
préside le tribunal ecclésial, le pape ne s'y rend pas.
Il est déposé par le synode qui élit à sa
place un laïque, le secrétaire d'Otton, ordonné prêtre
dans la journée et pape sous le nom de Léon VIII. En 966,
de nouveaux troubles éclatent à Rome, Otton revient, met
les romains à genoux. Il montre ainsi qu'il est maître
du pape aussi bien que des Romains.
Il est dès lors facile d'imaginer ce qui va suivre... entre les
empereurs germaniques et les papes... chacun voudra envelopper l'autre
de la supériorité de son pouvoir.
Entre reniement, excommunication et besoin mutuel, Henri IV ira même,
en février 1111, pour son couronnement, jusqu'à retenir
prisonniers pape et cardinaux, jusqu'à ce que ses exigences impériales
aient été acceptées. Pour éviter de tels
conflits, certains de ses successeurs se résignèrent à
se faire couronner suivant le bon plaisir du pape et quittaient Rome
une fois la cérémonie terminée.
Avant même que les Hohenstaufen aient hérité du
royaume sicilien, les empereurs germaniques ne possédaient pas
moins de quatre couronnes :
- Celle de Germanie qu'ils recevaient à Aix-la-chapelle;
- Celle des Lombards dans laquelle était enchâssé
un morceau de la vraie croix.
- Celle du royaume d'Arles.
- La couronne impériale à Rome, qui ne représentait
pas un pouvoir local, mais une domination universelle.
Les limites théoriques de l'empire étant celles du monde
chrétien, l'empereur est une sorte de chevalier errant, toujours
sur la route à travers les Alpes entre Italie et Allemagne et
ainsi qu'aux alentours quand ce n'est pas en croisade. À vouloir
établir leur autorité partout à la fois, en tant
que maîtres du monde, comme le fut Charlemagne naguère,
les empereurs s'exposèrent à ne l'établir solidement
nulle part.
Dans son ouvrage Histoire de l'Allemagne, Zeller nous livre, l'immense
complexité de la position souvent contradictoire dans laquelle
se trouvait l'Empereur du St. Empire :
" Il ne connaît ni ce qui l'appuie, ni ce qui le constitue
ni ce qui le borne. Il prétend instituer la papauté et
il dépend d'elle, puisqu'elle le consacre. Il met aujourd'hui
l'Eglise dans l'Etat, et peut avoir mis demain l'Etat dans l'Eglise.
Il naît en Allemagne, il s'achève en Italie, et il n'assure
la prospérité et la paix à aucune de ces contrées
: car il néglige l'une pour s'assurer de l'autre, et sa présence
n'apaise jamais en Italie les désordres que son absence fait
naître en Allemagne. Ces deux contrées pourraient-elles
le contenir, Il n'appartient en propre ni à l'une ni à
l'autre. L'empereur a son manoir, sa résidence en Allemagne,
et sa capitale en Italie;, mais sa capitale ne saurait être sa
résidence, et son manoir ne peut être sa capitale. Il a
sur le pays slave qu'il conquiert, sur le pays franc qui lui échappe,
les mêmes prétentions que sur l'Allemagne et l'Italie ;
son domaine c'est l'Europe. Et cependant il ne peut avoir, même
en Allemagne, une contrée à lui qui ne soit donné
en fief. Ce pouvoir supérieur entre ciel et terre' est ni fixé,
ni déterminé, ni constitué dans son origine, ni
défini dans sa fin. Héréditaire aujourd'hui, il
ne le sera pas demain; fixé aujourd'hui dans une famille, attaché
à une contrée et demain fixé à une autre
famille, et attaché à une autre contrée, il passe
ainsi tour à tour aux différentes parties de l'Allemagne,
sans y trouver de centre à demeure; hier supérieur au
pape et aujourd'hui son esclave. Ses bras s'étendent très
loin; il n'est pas le maître de ce qui est à ses pieds.
Il peut déposer un pape, renverser un roi, remercier un duc,
et il s'arrête devant un abbé ou un burgrave. Il a le droit
s'il a la force; L'empire s'élève trop au-dessus et il
s'étend trop au-delà de la Germanie; il a une épée
dont la pointe se verrait partout, dont la poignée ne serait
nulle part ..."
Les empereurs germaniques devaient être simultanément victimes
de leur politique mondiale ainsi que du vertige
propre à leurs prétentions temporo-spirituelles totales.
Plus modestes et plus avisés furent les Capétiens qui,
pendant un siècle au moins, s'appliquèrent à être
maîtres incontestés de leur domaine propre et eurent ainsi,
malgré la confusion féodale, un point d'appui inébranlable.
Si le propre de l'empire et sa perte réside dans l'expansion
hégémonique, le talent des Capétiens sera la mise
en place de la territorialité.
Les racines capétiennes émergent elles aussi du placenta
de l'empire.
Charlemagne, pour y revenir et comme évoqué plus haut,
eu un fils, Louis le Pieux dit le Débonnaire, qui eut lui-même
trois fils qui se partagèrent le territoire au traité
de Verdun en 843 : Charles le Chauve à qui échut le territoire
ouest de l'empire, la Francie sur une ligne qui suit approximativement
l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, Lothaire eut une
bande centrale de l'Italie jusqu'à la mer du Nord, Louis le Germanique,
reçut lui, de l'ouest du Rhin, au nord des Alpes, la Germanie.
Le titre impérial est conservé par Lothaire, mais après
son divorce de Teuteberge et son excommunication par Nicolas I, son
territoire est lui-même voué à la division par ses
trois fils... Le titre revient alors à Charles le Chauve, frère
de Lothaire, qui unifie son royaume et s'empare de la Lotharingie, jouxtant
la Francie, la Francie médiane. Il porte la couronne impériale
de 875 à 877. Elle passe ensuite à un fils de Louis le
Germanique, Charles le Gros.
À partir de là, il y a disjonction respective des histoires,
l'histoire de la France et l'histoire de l'Empire connaîtront
désormais un destin séparé.
En effet en Francie, dès le IXe siècle, princes et évêques
ont suffisamment d'autorité pour choisir leur roi. Le principe
d'hérédité, que la puissance ancestrale de Charlemagne
aurait pu laisser supposer, va se voir être mis à mal.
S'institue alors une alternance entre carolingiens et les Robertiens,
eux-mêmes vainqueurs des Normands et aussi très influents
sur les grandes abbayes.
Quand Louis V , Carolingien, meurt sans héritiers, les grands
du royaume choisissent pour la troisième fois un R Robertien,
le fils d'Hugues le Grand : Hugues Capet. Hugues Capet prudent, soude
immédiatement son fils au pouvoir, il lui succédera sans
peine en 996, Robert II dit " le Pieux ". Une dynastie est
née. Arrive alors l'Histoire de France, dans la suite des rois,
telle qu'elle nous a été enseignée.
L' Empire s'étoffe, la réponse de la papauté sera
la Réforme Grégorienne avec son corollaire : la Querelle
des Investitures. Le vieil imperium romain qui naguère avait
réuni auctoritas et potestas se voit de fait, au fil des siècles,
accoucher lentement de deux monstres cherchant à s'absorber l'un
et l'autre : L'empire et la théocratie.
Qui possède en lui la charge sacrée qui permet de nommer
l'autre ?
Il semble important de souligner ici est que la Querelle des Investitures
qui va désormais ravager et monopoliser les relations entre l'Empire
et le Sacerdoce va permettre, en catimini, aux Capétiens de se
constituer sur des bases autonomes, pour ainsi dire, " à
l'abri " des relations passionnelles germano romaines.
Ce qui dégénérera plus tard en Querelle des Investitures,
commence en fait par un sentiment noble de la part des empereurs Henri
II et Henri III. Il s'agit en effet de purifier les moeurs et enrayer
la décadence des évêchés devenus, avec le
temps, de véritables et très rentables villégiatures.
Le paradoxe de l'Empire réside ici dans le fait que, c'est justement
les dictatures ottoniennes, quasi sacerdotales, toutes-puissantes sur
le plan spirituel comme sur le plan temporel, qui avaient induit une
laïcisation du clergé, par réaction. En effet, conséquences
du système féodal, les évêques mis à
la tête de domaines possédés par les églises
étaient devenus de fait de grands seigneurs. L'élection
par le clergé n'ayant jamais été observée,
ils recevaient ainsi des princes ou de leur délégué
la crosse et l'anneau, ce qui officialisait leurs compétences
spirituelles mais aussi, cette nomination par un laïque leur offraient
un réel pouvoir temporel.
Changement de cap donc, aidés des évêques allemands
les plus érudits, les empereurs Henri II, III, mettent au point
une réflexion qui les pousse donc à redonner une respectabilité
au clergé par trop soustrait aux moeurs laïques. Burchard
de Worms, dans son Décret en expose les axes essentiels. L'accent
est mis sur le célibat des gens d'église dans le but de
contrer, la transmission patrimoniale des biens sacrés par privatisation.
Les charges, généralement de bon profit, étaient
donc naturellement recherchées par des lignages localement nantis
et assez puissants pour se les faire donner selon des modalités
contraires au droit et aux principes religieux : La simonie.
Pour parvenir à ses fins, en 1046 Henri III dépose de
force les papes prétendant au titre et en désigne lui-même
un, un clerc allemand : Clément II. L'empereur donne la tiare
ainsi plusieurs fois, et se place de manière éclatante
en tête de la chrétienté.
Commence alors à se renouveler l'ascèse monastique et
la réforme du clergé.
Le cardinal Pierre Damien, profondément mystique, soutient ce
mouvement, et remercie Henri III de ses positions radicales de redressement
de l'Eglise, dû-t-il même châtier le pape pour y arriver;
défendant toutefois la coopération des "deux glaives",
l'Eglise, d'une part, chargée du ministère de la parole
et de la juridiction du for interne et, l'empereur, d'autre part, de
sévir contre les "méchants" Juste après
la mort d'Henri III en 1056, le cardinal Humbert lui, va mettre le feu
aux poudres en affirmant que même si les possessions simoniaques
des évêques devaient être remises en cause, c'est
bien à l'Eglise que revient " in fine " le droit de
promouvoir les instruments de son sacerdoce quel que soit le rôle
des empereurs. Le pas est franchi, et si, dans un premier temps, il
s'agissait pour les empereurs d'examiner le pouvoir laïque des
évêques, on arrive en fin de compte, ironie du sort, à
la contestation du pouvoir sacré des empereurs.
Henry IV étant mineur, les clercs romains en profitent pour reprendre
l'initiative et nomment un pape Etienne IX, la cour allemande n'ayant
qu'à ratifier. Etienne meurt vite, son remplaçant Nicolas
II promulgue un décret stipulant que seuls les évêques
cardinaux procéderont désormais aux élections du
pape et à Rome seulement. Son successeur Alexandre II doit affronter
un antipape élu par la cour allemande mais finit tout de même
par l'emporter, soutenu par l'archidiacre Hildebrand, il maintient les
positions réformistes ; il publie par ailleurs la première
indulgence au bénéfice de ceux qui combattent pour la
foi catholique en Espagne.
À la mort de, celui-ci, en 1073, le peuple acclame Hildebrand,
qui prendra le nom de Grégoire VII. Dès le synode de Latran
en 74, par les 27 propositions du Dictatus Papae, il condamne fermement
simonie et nicolaïsme ainsi que toute investiture laïque;
un seigneur ne pourra désormais plus donner l'investiture religieuse
à un ecclésiastique sous peine d'excommunication.Réaction
politique immédiate de l'empereur Allemand Henry IV qui veut
préserver son pouvoir spirituel, il réunit les évêques
allemands et dépose Grégoire VII, celui-ci réagit
et excommunie l'empereur, ce qui délie ses fidèles de
leur serment. Les barons germaniques qui n'attendaient que ça
se révoltent et Henry IV est obligé de s'humilier et d'aller
pieds nus dans la neige demander pardon au pape à Canossa afin
de retrouver son prestige. Après avoir été réintégré,
l'empereur sera de nouveau excommunié.
Quelles que soient les réactions, la Réforme Grégorienne
aura eu pour effet de radicaliser le Pouvoir Spirituel au détriment
des prétentions totalisantes des désirs impériaux.
Le pape Innocent III en 1245 théorisera encore plus radicalement
le concept d' auctorictas, qu'elle lui conférera légitimement
le droit d'intervenir dans le domaine temporel et cela non de façon
charismatique mais opiniâtrement juridique : la potestas plena.
Le pape détient les deux glaives, spirituel et temporel.
Mais initialement, en attaquant le pouvoir sacerdotal des empereurs,
la Réforme grégorienne dépouille complètement
le pouvoir impérial de son contenu religieux, qui contribuera
in fine à l'éclosion du pouvoir laïque. Comme l'écrit
Jeannine Quillet dans "Les clefs du pouvoir au moyen âge"
:
" Paradoxalement, c'est l'action des papes qui a laïcisé
le pouvoir politique en lui retirant toute initiative en matière
spirituelle." La phrase de Marcel Gauchet," le Chistianisme
est la religion de la fin de la religion" s'éclaire peu
à peu.
Si les Empereurs, jusqu'à épuisement et à leur
perte, ne se résigneront jamais à abandonner leur aura
mystique, c'est étonnamment la France épargnée
de la Querelle des Investitures qui tirera son épingle du jeu.
Philippe le Bel, en 1303, édifiera la conception abstraite de
l'Etat, par son opposition à l'immixtion de Boniface VIII dans
ses affaires, envoyant son conseiller Nogaret gifler le pape à
Agnani.(cf. La Bulle Unam Sanctam)
Désormais seul maître du royaume, aidé de puissants
légistes et après avoir anéanti les Templiers,
il abandonnera alors la pratique du Trésor Royal pour promouvoir
le concept de fisc, qui n'est plus alors possession privée mais
une abstraction du bien commun, le roi devenant alors représentation
du pays et non plus propriétaire...
Glissement sensible vers la supra personnification du pouvoir ainsi
que vers son impersonnalisation, cette abstraction aura pour conséquence
paradoxale une personnalisation accrue du corps collectif.
Les juristes méridionaux férus de droit romain laissaient
déjà transparaître depuis pas mal de temps l'idée
d'une souveraineté de l'Etat, mais les ordonnances royales avaient
peu de poids en regard de l'importance des féodalités.
Le roi se devait de composer en permanence avec les barons.
" C'est sous Philippe le Bel que l'idée d'inaliénabilité
de la puissance publique s'imposa aux esprits : la querelle bonifacienne
permit aux légistes de préciser leur philosophie de l'Etat,
et en particulier, de mettre l'accent sur la revendication, pour le
pouvoir royal, de la plénitude de juridiction .." J. Quillet.
La notion d'hégémonie impériale qui, en fin de
compte, avait vidé de sens les prétentions germaniques
se voit alors reléguée au second rang et ce au profit
d'une corporéité territoriale. plus structurante.
" Paradoxalement et peut-être pour se démarquer de
l'Empire, dès le début 1200, avec Innocent III, c'est
la papauté qui reconnut sur le plan du droit l'autorité
royale. La meilleure preuve de l'indépendance royale est que
la puissance royale vient de Dieu, non du pape. L'indépendance
de l'Etat est donc, dans cette perspective, légitimée
par son origine divine." J.Quillet
(On ne peut pas évoquer là le merveilleux travail de Marc
Bloch dans " Les rois thaumaturges " dans lequel il met en
évidence les dons christiques des rois et leur miraculeux talent
inné à guérir les scrofuleux par imposition des
mains.) Le mythe de l'Etat, pour se positionner contre l'Eglise ne pourra
toutefois pas se couper de ses racines religieuses, et c'est là
la grande affaire. Pour qu'existe l'universitas civilium, -la communauté
civile- le pouvoir royal sera dans l'obligation d'introjecter, de reprendre
à son compte, le corpus mysticus Christum, littéralement
le corps mystique du Christ -par extension la communauté des
croyants- et non pas de le brandir contre les papes comme l'avaient
envisagés les empereurs.
À titre d'hypothèse, comme nous allons le voir, il est
loisible de se demander si la laïcité pure peut exister.
Marcel Gauchet, magnifiquement, saisit au vol la pensée de Kantorowicz
en la matière :
" Ainsi des trois moments que dégage Kantorowicz, dont chacun
nous renvoie à l'une des données séminales du premier
devenir occidental :
1 - La spécificité radicale de la ré articulation
entre l'ici-bas et l'au-delà opérée par le christianisme.
2 - La centralité acquise par l'administration de la loi dans
l'édification de la souveraineté monarchique.
3 - La redéfinition décisive de l'entité sur laquelle
s'exerce l'autorité, sous son aspect de territoire aussi bien
que sous son aspect de collectivité humaine.
Trois figures, donc trois centres dans cette archéologie de la
dualité :
- Le roi-christ
- Le roi-loi
- Le roi-corps politique
Pour résumer les trois visages du dédoublement royal
1 - Jusqu'aux alentours de 1100, le roi est partagé de sa nature
en tant qu'il est comme le Christ, homme et Dieu.
2- Partagé ensuite dans sa position par rapport à la Loi,
qui lui est à la fois supérieure et inférieure,
puisqu'il en procède et simultanément, elle ne vit que
par lui. Il est fils et père de la Loi.
3 - Partagé enfin du point de vue de sa participation au corps
politique, issu par transfert du corps mystique de l'Eglise, ce corps
du Christ dont le Christ est la tête transposée sur l'Universitas
Civilium, la communauté civile. Le roi sera alors identifié
comme tête de ce corps mystique du royaume, le corps de la communauté
abstraite se retrouvant exister alors, incarnée dans le corps
du roi.
Le premier mouvement résulte de cet acharnement, confus dès
la fausse donation de Constantin par Pépin, à rendre indéterminable
le champ des prérogatives spécifiques aux destinataires
d'auctoritas et potestas, caractéristique morbide du modèle
impérial, carolingien puis ottonien.
Le deuxième mouvement, contraint par la Réforme Grégorienne,
et, pour ne pas menacer la papauté dans ses fondements affichera
un roi-loi (potestas), qui sera dans un premier temps plus romain, au
sens juridique, que chrétien.
Ce n'est qu'ensuite que la royauté procèdera d'une quête
de fondement spirituel autonome par incorporation mystique, cette transformation
spécifique du "corpus mysticum christum" en "universitas
civilium" qui développera au fil du temps cette sorte de
sacralité séculière, la religiosité étatique
qu'a si bien soulignée Kantorowicz. "
L'établissement en Occident des royaumes barbares qui avait
mis fin à l'hégémonie impériale romaine
va donc être suivi près de dix siècles après
par un nouvel abandon du modèle impérial germanique. Cette
gestation émane d'un terreau d'idées tout à fait
novatrices qui vont progressivement amener vers la conception laïque
de l'Etat. Pour ce, il faudra attendre un contexte intellectuel fertile
pour que vienne s'inscrire ce mouvement par lequel l'unité religieuse
va se promouvoir subtilement en entité politique, lent travail
autour duquel les ferments de l'unité politique de type moderne
vont se substituer à l'universalisme impérial.
Pour rappel, l'essentiel de la culture du Haut Moyen âge, (VIe
siècle jusqu'à l'an Mill environ) va consister à
cultiver l'héritage de Saint Augustin. Mais, souvent déformée,
sa pensée, mal comprise, avait donné naissance à
ce que la philosophie politique appelle l'Augustinisme politique. Arquillère,
dans son ouvrage de 1934 justement intitulé " L'Augustinisme
politique " considère que l'essence de cette idéologie
se constitue comme une "tendance à absorber l'ordre naturel
dans l'ordre surnaturel" et, par là "à absorber
le droit naturel de l'Etat dans la justice surnaturelle et le droit
Ecclésiastique." (J.Quillet).
La mouvance augustinienne avaient fondé les institutions occidentales
de telles sorte que de par l'état de nature déchue, l'humanité
a besoin de ces deux organisations parallèles pour lutter contre
le mal et s'acheminer vers l'ordre idéal de la Cité Divine.
- Le pouvoir spirituel, prolongation directe de la royauté universelle
de Dieu.
- Le pouvoir temporel, instrument indirect du premier, nécessité
imposée par le péché.
Alors que pour St Augustin, si le parallélisme des deux cités
existait, c'était là une affaire de conscience, avec l'augustinisme
politique, sera considéré, presque de droit, que la cité
terrestre doit être soumise à la cité de Dieu et
donc le pouvoir temporel au pouvoir spirituel.
Le pouvoir du Roi doit s'exercer sous l'autorité de l'Eglise
et au service du royaume de Dieu. La théorie des deux glaives
illustre parfaitement ce point de vue de l'augustinisme politique. Elle
repose sur un passage de l'Evangile de Saint Luc qui se situe au moment
où le Christ part pour le Mont des Oliviers, les apôtres
ne disposent à ce moment de deux glaives pour se défendre,
Jésus leur dit que c'est suffisant, puis sur un passage de l'Evangile
de Matthieu où il dit que le Christ, une fois arrivé au
Mont des Oliviers, est arrêté par Judas. Pierre sort son
glaive et coupe l'oreille d'un des serviteurs du grand prêtre.
Jésus dit à Pierre de remettre son épée
au fourreau.
Selon l'interprétation du moyen âge, ces glaives représentent
le pouvoir spirituel et temporel.
Ces deux glaives sont entre les mains des apôtres c'est-à-dire
entre les mains de l'Eglise.
Le glaive temporel ne doit pas être utilisé par Pierre
et donc par l'Eglise car il y a incompatibilité entre la fonction
sacerdotale et l'exercice du pouvoir temporel. Par contre, l'Eglise
se sert elle-même du glaive spirituel à la différence
du glaive temporel. Le pouvoir temporel, ne sera pas exercé par
l'Eglise elle-même.
Ce sera la spécificité du pouvoir temporel de défendre
le pouvoir spirituel.
L'église, titulaire donc des deux pouvoirs n'exerce elle-même
que le pouvoir spirituel.
Une telle perspective est caractéristique de la constitution
de l'Occident.
L'augustinisme politique revêt deux formes :
- L'augustinisme politique épiscopal qui entend soumettre le
pouvoir politique à l'autorité des évêques.
- L'augustinisme politique pontifical, qui s'établit avec la
réforme grégorienne, considère que le Roi et l'empereur
doivent être subordonné à l'autorité du Pape.
Nous avons vu plus haut que les imbroglios et les rebondissements concernant
la lutte entre le Sacerdoce et l'Empire n'avaient pas étés
tout à fait conformes à l'idéal de "tranquillité
de l'ordre", cher à St Augustin !
La fin de l'augustinisme politique comme "pensée unique"
se clôturera avec Saint Bernard de Clervaux (1090-1153), grand
conciliateur des princes et les clercs qui, par son oeuvre plutôt
conservatrice, sans grande originalité, marque la fin d'une époque.
Le XIIe et XIIIe, vont connaître sur le plan économique
et politique une période de renaissance avec le recul et la disparition
du régime féodal. Cette période caractérisée
par le renouvellement de l'autorité du pouvoir central n'a désormais
plus recours à l'élection du roi ; le principe héréditaire
étant acquis, consolidera l'autorité royale.
La sécurité intérieure également restaurée,
autorisant une meilleure circulation sur le territoire et, favorisant
les échanges, va entraîner le développement de la
classe bourgeoise commerçante et de l'urbanisme, paysage social
dans lequel apparaît l'art gothique. Les villes, ayant acquis
une relative autonomie, vont rapidement constituer des foyers de développement
intellectuel au sein desquels la redécouverte du droit romain
va promouvoir la nécessité d'avoir des instruments juridiques
ajustés au développement des relations commerciales
Jusque là, le droit canon (Corpus Juris Canonici), demeurait
à l'époque le droit dominant en matière de relations
sociales. Mais pour répondre aux besoins des villes commerçantes
de l'Italie le droit romain connaît également un renouveau,.
Ce droit romain (Corpus Justinianum) sera aussi utilisé en droit
public par l'empereur pour subtilement contrer le droit canon.
Hétéroclite et inégale après la renaissance
carolingienne, la vie intellectuelle connait un renouveau à partir
du XIe siècle au cours duquel les uvres commencent à
sortir des monastères.
La plupart des uvres de l'Antiquité ayant disparues, les
croisades, par le contact avec le monde arabe, vont provoquer un afflux
d'uvres littéraires. En effet, beaucoup plus que le monde
occidental, les arabes avaient continué à étudier
les uvres d'Aristote à travers deux auteurs : Avicenne,
un médecin iranien et Averroès, un juriste.
Trait essentiel de cette Renaissance qui se prolongera jusqu'au XIIIe
siècles : la naissance des premières universités,
qui, tout en restant l'affaire des clercs, vont réussir le tour
de force de s'ouvrir sur la vie active au travers du droit romain et
du droit canon, tout en menant des développements théologiques
intenses.
Au départ, le mot "Université" signifiait "corporation,
association, confrérie". Il apparaît en 1150 et il
est issu du latin "universitas" . Le nom d'université
- courant dans le langage juridique de l'époque -s'est fixé
par le nom de sa propre chartre : Universitas magistrorum et scolarium
qui promulguait un début d'" univeristé". Il
serait cependant erroné d'imaginer que les universités
médiévales soient exactement comme celles que nous avons
de nos jours. À ses débuts, ces dernières n'étaient
que des regroupements d'écoles dans lesquelles les maîtres
gardaient une autorité. L'enseignement se faisait dans des cloîtres
ou encore dans des salles louées à cet effet. Les étudiants
suivaient leurs cours assis sur des bottes de foin.
Il existait deux types d'universités :
- l'une qui pouvait être dominée par les maîtres.
Comme les "universités" étaient une fédération
d'écoles, chaque maître gardait pleine autorité
à l'intérieur de sa propre école.
- et la seconde qui était plutôt une "université
d'étudiants. Ce fut le cas pour l'université de Bologne
dans laquelle les étudiants se regroupaient pour assurer eux-mêmes
leur défense et recruter des professeurs.
Au commencement, l'université est donc seulement un concept qui
englobe un sentiment de solidarité qui se transforma peu à
peu en institution. Vers 1208, on pense réunir ces écoles.
Des lettres pontificales en font mention. Des conflits firent suite
à ces propositions en 1212 - 1213, puis en 1219 - 1225. Suite
à cela, le Pape Grégoire IX promulgua la Grande Chartre
de l'université le 13 avril 1231. Ce fut une bulle dans laquelle
le Pape met par écrit les différentes obligations de l'université,
des maîtres et des étudiants. Cette dernière vaut
d'ailleurs la peine de s'y arrêter un peu.
Tel que mentionné ci haut, c'est suite aux différents
conflits que naît cette chartre.
Grégoire IX ennuyé par cette situation et le fait clairement
sentir :
" C'est pourquoi, ayant considéré attentivement les
problèmes qu'on nous a soumis à propos de la discorde
qui est née à l'instigation du Diable et qui trouble gravement
les études, nous avons, assisté du conseil de mes frères,
pensé qu'il était préférable de les résoudre
par un règlement sage plutôt que par une décision
judiciaire."
Dans cette bulle, le Pape décide que ce sera le chancelier de
Paris qui représentera l'Université de Paris et ses étudiants,
Il devra prêter serment devant l'évêque ainsi que
deux maîtres : "convoqués pour cela et représentant
l'université des étudiants ".
La fonction de " délégation représentative
" va naître et s'istaurer par le bias de l' " univeristas
"
Un important remembrement des textes avait précédé
ce foisonnement intellectuel.
La parution le " Décret de Gratien " de 1150, compil
des textes ecclésiastiques des siècles précédents,
fait à titre privé par le moine Gratien permettra de régénérer
les textes fondateurs des Pères de l'Eglise qui jusque-là,
n'étant que peu structurés, et n'obéissaient à
aucune orthopraxie.. Faisant autorité, ce recueil, prit valeur
de droit et acquit une telle importance que, considéré
comme incontournable, il va constituer la référence normative
des commentaires au sein des universités.
Le "Livre des Sentences" de Pierre Lombard, 1148 enseignant
à l'université de Paris, va lui aussi revêtir une
position centrale. Recueil de textes religieux accompagnés de
commentaires modernes celui-ci se réfère à Platon
et surtout à Aristote, ce qui est une nouveauté, pour
interpréter l'Ancien et le Nouveau Testament. Le " Livre
des Sentences" servira de base pour la philosophie scolastique.
Quasi contemporain le " Décret" de Gratien récupérait
les textes passés en les compilant, le " Livre des Sentences
", pour sa part va montrer la voie de à venir.
De son côté, l'institution monastique va parallèlement
connaître une évolution importante. Si pendant tout le
Haut moyen âge, les moines, majoritairement bénédictins,
vivaient de leur propre travail dans des monastères ruraux, deux
nouveaux ordres vont être fondés selon des principes biens
différents : ils sont urbains et entendent se comporter en mendiants
:
-Les Dominicains (1215) ou "frères prêcheurs",
fondés par Saint Dominique, ont pour but initial de prêcher
pour convertir les hérétiques.; Cet ordre très
intellectuel entend convaincre par le raisonnement (et par d'autres
moyens aussi contre les cathares) et, à cet effet, vont tirer
leurs arguments de la philosophie antique et notamment des uvres
d'Aristote.
-Les Franciscains (1209) ou "frères mineurs" revendiquent
quant à eux une pauvreté absolue. D'un très fort
anti-intellectualisme, ils veulent être les pauvres parmi les
pauvres, prétendant ainsi vivre l'Evangile et non l'étudier.
À l'encontre de leurs voeux de pauvreté, attirant les
dons, ils se trouvèrent à la tête de richesses considérables.
Une telle position devenue inconfortable pour eux, ils mirent au point
une théorie d'après laquelle ils n'étaient propriétaires
de ces biens et n'en avaient que l'usufruit, considérant que
seul le pape en était propriétaire. Ce dernier refusera
bientôt d'assurer les charges de cet important patrimoine et fini
par contraindre les franciscains à en assumer la propriété.
Finalement, beaucoup de grands intellectuels vont rentrer dans l'ordre
franciscain si bien que cet ordre franciscain fournira autant d'érudits
que l'ordre dominicain, source des conflits idéologiques entre
franciscains et dominicains : En effet, face aux dominicains qui renouent
avec Aristote, les Franciscains entendent préserver l'héritage
Platonicien qui en remet en cause une foi excessive en la raison.
Néanmoins, la tradition augustinienne de la révélation
divine par la foi est rompue, ou, tout au moins, va, à partir
de là, se fissurer.
En effet, Aristote, comme nous l'avons dit plus haut, redécouvert
à travers la philosophie arabe, par les traductions d'Averroès,
va instiller une dialectique nouvelle ; la raison et la logique pourront
êtres utilisés sur le terrain que la Foi monopolisait.
jusqu'alors.
Soyons bien d'accord qu'il ne s'agit pas là de sortir du Christianisme
mais de l'aborder avec un autre dispositif de pensée. La connaissance
du monde extérieur va pouvoir commencer à être envisagée
sous l'angle de l'existence d'un ordre naturel, d'une logique propre
aux choses, voire même d'une logique propre aux lois et aux personnes.
Ces données aristotéliciennes vont promouvoir les éléments
constitutifs des fondements de la pensée moderne, préfigurant,
en quelque sorte l'individu en contraste avec l'universel englobant
et universalisant du christianisme augustinien.
Le courant de pensée le plus connu, qui va avoir une influence
déterminante sur l'évolution de l'Occident, le nominalisme,
affirmera la thèse selon laquelle seules les entités individuelles
existent vraiment, les catégories universelles n'étant
que des effets de langage.
Par bribes et morceaux, à partir de là, vont commencer
à se profiler philosophiquement et juridiquement les notions
de souveraineté nationale, de personne morale, de singulier,
d'où l'importance des " Universitas ".
Généralement les théories de la connaissance s'accordent
à reconnaître qu'il y a essentiellement, dans l'être
humain, deux modes de connaissances de la réalité :
-l'une, Aristotélicienne, qui porte directement sur le concret,
saisi dans sa singularité.
-l'autre qui n'atteint le réel qu'à travers des déterminations
de caractère abstrait : les concepts, qui, séparées
des individus concrets, peuvent en eux éventuellement se trouver
réalisées, les Idées platoniciennes.
En réaction contre Platon qui voyait dans les termes généraux
des individus idéaux, Aristote affirme lui que seuls existent
les individus singuliers. Le général n'existe pas.. L'universalité,
le fait d'être prédicat de plusieurs sujets, ne peut donc
qu'appartenir qu'aux mots.
Cette ontologie empiriste aristotélicienne s'oppose à
l'épistémologie idéaliste platonicienne pour laquelle
on ne peut connaître que l'universel, le général
et le nécessaire ; Seul le général est connaissable
par les concepts.
Il y a donc un conflit entre le connaissable et le réel:
"Il n'y a de science que du général et d'existence
que du particulier "
La solution repose sur une ontologie des espèces biologiques
; Ce qui existe vraiment, ce ne sont pas les individus empiriques singuliers
car ils ne sont pas complètement déterminés : composés
de matière et de forme, la matière introduit de la contingence
dans la forme et un potentiel de devenir. Mais leur forme ou espèce
biologique : stable et pérenne, elle ne change pas et est complètement
déterminée.
Voilà dans quel univers de pensée vont se trouver les
intellectuels du XIIe siècle.
Abélard, source majeure du nominalisme établit avec beaucoup
de force et de subtilité que les "universaux" (universalia
: ce sont les genres et les espèces) ne peuvent aucunement être
des choses qui résideraient " dans " les sujets singuliers,
où en lesquelles " rencontreraient" ces sujets. Une
chose est, par essence, individuelle, singulière, distincte de
toutes les catégories.
Refusant, comme le dit J.Jolivet, de considérer comme une chose
tout ce qui n'est pas un sujet individuel et notamment les prédicats,
il écrit vers 1120 un Traité sur l'Unité et la
Trinité divines (Tractatus de Unitate et Trinitate divina), pour
lequel il sera condamné à Soissons.
En fait, la théologie d'Abélard comme l'ont crû
Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard ne cherche non pas à
expliquer la Trinité, mais se tient, le plus souvent, au plus
près des énoncés, pour en construire des modèles
logiques prouvant que la croyance en ce dogme ne conduit pas à
formuler des propositions. On peut constater qu'en matière de
Trinité, le démontage, même par voie logique, n'était
pas là affaire badine.
Sécularisation amoureuse... Abélard, au prix de son corps
émasculé, ne renonça point non plus à sa
singulière relation avec Héloïse, que sa fonction
de clerc aurait dû lui interdire d'épouser. (Pour la science
médiévale, le sperme source d'énergie vitale, ne
devait pas être gaspillé physiquement au détriment
de l'intellect, privilège des clercs.) la castration fut, si
l'on peux s'exprimer ainsi, salutaire, et il reprit l'enseignement se
consacrant davantage à la théologie... tout en continuant
à écrire à Héloïse ! Il faut, pour
continuer à comprendre, et comme le rappelle Alain de Libera,
qu'Abélard n'avait à sa disposition qu'une toute petite
partie de la Logique d'Aristote, deux opuscules placés au début
de l' Organon- le De Interpretatione et les Catégories, à
quoi viennent s'ajouter un court traité de Porphyre sur les universaux
- l'Isagoge-, - Quoi qu'il en soit par l'invention de la dialectique
et sa méthode "sic et nunc", il apporte une nouvelle
dimension à la lecture des Textes, la dimension logique.
Si le travail d'Abélard fut donc une ouverture "logique"
de la théologie, St. Thomas d'Aquin (1225-1274) y apporta un
éclairage supplémentaire. Né en Italie dans la
haute aristocratie, neveu de l'empereur Frédéric Barberousse,
Thomas D'Aquin, malgré l'opposition de sa famille, entre dans
l'ordre des Dominicains. En 1245, envoyé faire des études
à Paris, il devient l'élève d'Albert le Grand qu'il
suit à Cologne de 1248 à 1252. il reviendra enseigner
à Paris jusqu'en 1259, après un séjour à
Rome, appelé par le Pape, il revient à la Sorbonne, puis
ira professer à Naples. et mourra en 1274, en voyage pour le
Concile de Lyon... Abélard étant né après
la première croisade (1098 - 1099), Thomas d'Aquin, lui, verra
le jour après la quatrième (1202 à 1204) et le
flux des traductions d'Aristote par les Arabes, transitant par ce canal
s'en verra alors considérablement augmenté.
Comme nous l'avions vu avec Abélard, l'Eglise sera d'abord très
réticente devant ces études aristotéliciennes pendant
plus de cent cinquante ans. En 1270, Étienne Tempier, évêque
de Paris, condamnera les averroïstes, interdisant l'enseignement
de 13 propositions d'Averroès. En 1273, un statut de l'université
de Paris interdit l'étude de textes théologiques dans
le cadre de la faculté des arts. En 1277, à la demande
du pape Jean XXI, Étienne Tempier condamne 219 propositions,
qui sont plutôt un amalgame de diverses "déviations".
La condamnation sera simultanée en Angleterre, avec celle de
l'archevêque de Canterbury. Cela n'étouffera pas cependant
le développement au sein des universités, notamment grâce
au précurseur Albert le Grand,, qui enseigna systématiquement
la pensée aristotélicienne.
L'enseignement aristotélicien s'imposera donc par les universités
et finalement, la Papauté finira par y apporter son soutien en
s'appuyant sur l'idée que l'uvre de la Raison ne saurait
être mauvaise car la Raison nous est donnée par Dieu lui-même.
Pour revenir à Saint Thomas, celui-ci reprend d'abord à
Aristote l'idée d'un ordre naturel.
L' ordre naturel peut être défini comme ce qui est ce qui
est conforme à la nature de l'homme, sans qu'il eut besoin d'être
révélé par Dieu. Thomas d'Aquin résout le
problème en disant que cet ordre naturel de façon indirecte
va exprimer la volonté divine puisque mis en place et voulu par
Dieu.
Pour expliquer cet ordre naturel, Saint Thomas reprend la méthode
inductiviste d'Aristote, qui veut que les chercheurs élaborent
leur théorie en fonction des observations qu'ils récoltent,
rompant par là avec les méthodes déductivistes
de Platon et de Saint Augustin qui elles partent du Monde des Idées.
En reprenant la thématique aristotélicienne de la sociabilité
naturelle de l'homme, St Thomas l'établit comme unique fondement
de la collectivité sociale et politique, sans référence
à une donnée transcendante ou révélée.
" Statuer sur le bien commun est le droit de toute la multitude
ou de celui qui est responsable de toute la multitude."
Pour citer J. Quillet :
" La société est un produit de la raison pratique,
dont l'intelligibilité est fournie par quatre causes :
- La cause matérielle est constituée par les membres de
cette société.
- La cause efficiente par la volonté d'être ensemble.
- La cause formelle étant l'ordre établi entre les hommes
qui la composent en vue de déterminer et de réaliser le
bonheur.
- La cause finale comme la recherche de la perfection du bien commun.
"
En bref il y a une science civile, la politique qui est l'achèvement
de la philosophie, et ayant pour objet la cité, connaissable
par la raison humaine. Sa finalité est le bonheur, c'est-à-dire
de vivre selon la vertu, celle de l'homme raisonnable, non du chrétien
en tant que tel. "
La proposition que Dieu ne choisit pas lui-même le pouvoir temporel
implique que le mythe de l'Eglise comme " Arche de Noé ",
contenant absolu, se trouve là bouleversé... Saint Thomas
abandonne ainsi l'idée de la constitution d'un Etat universel
englobant le monde chrétien et vont alors pouvoir exister des
états séparés, indépendants les uns des
autres et pas nécessairement chrétiens.
Cependant, la raison n'étant pas suffisante pour garantir un
salut définitif, le spirituel gardera tout de même une
fonction essentielle. Un des moyens consiste à impliquer dans
le gouvernement l'ensemble des citoyens. Grâce à cette
participation, on obtient une paix sociale, meilleure que dans une monarchie
pure dans laquelle les citoyens se préoccupent plus de leur intérêt
particulier et négligent le bien commun, la cité devenant
alors moins dynamique et moins puissante. Mais cependant, ne négligeant
pas les biens, contrairement aux Franciscains, il considère indispensable
un minimum de biens matériels à une vie vertueuse.
Pour revenir au nominalisme celui ci avait pris son essor au sein de
l'ordre franciscain dont l'évolution des idées peut être
suivie à partir de trois auteurs :
-Saint Bonaventure (1221-1274) Professeur de Théologie à
Paris, il devient général de l'ordre des Franciscains
en 1256 et demeure fidèle à la tradition du droit Justinien.
Il insiste sur la liberté de l'individu et de sa foi ainsi que
sur l'individualisme chrétien. Dans cette perspective, l'homme
est défini face à l'univers et non comme un composant
de celui-ci. Pour lui, l'homme demeure extérieur à l'ordre
naturel des choses. Il appartient à un ordre distinct : l'ordre
moral des personnes libres. L'homme développe librement des relations
personnelles avec Dieu par la foi qui l'emporte sur la raison.
-Jean Duns Scott (1266-1306) Professeur à Oxford puis à
Paris. Duns Scott conteste l'existence d'un ordre naturel car pour lui
admettre l'existence d'un tel ordre reviendrait à limiter la
puissance de Dieu. Par ailleurs, la volonté chez l'individu est
plus importante que son intelligence. Aussi, par sa volonté,
un individu peut faire volontairement un acte d'amour qui est la foi
en Dieu et par cette foi s'établit une relation personnelle de
chacun avec Dieu, rigoureusement personnelle : on voit là arriver
les premisses du protestantisme.
-Guillaume d'Occam (1290-1349) Professeur à Oxford. Au début,
il est un disciple de Jean Duns Scott, il radicalise le nominalisme
appelé à l'époque la Via Moderna, c'est-à-dire
la façon moderne de philosopher et va avoir une influence déterminante
sur Luther et de Hobbes, et déterminera la pensée juridique
moderne. Selon la doctrine nominaliste d'Occam, les universaux par exemple,
le concept d'humanité sont des constructions de l'esprit, et
bien qu'ils soient les " signes naturels " des choses particulières,
ils ne dénotent pas une réalité: seuls les "
concepts absolus " par exemple, les noms propres se rapportent
au réel, c'est-à-dire aux choses singulières. Il
convient donc de définir avec rigueur les choses existantes -tel
est le principe connu sous le nom de " rasoir d'Occam ", qui
affirme que les entités ne doivent pas être multipliées
sans nécessité. À l'époque cependant, D'Occam
sera accusé d'hérésie, mais le procès traîne
en longueur et parvient à s'enfuir pour se réfugier à
la cour de l'empereur Louis de Bavière.
Au travers de la question des Universaux, arrivent les premières
controverses et, à cet égard, sont antérieures
à Guillaume d'Occam : Roscelin de Loches (1050-1120) fut le premier
auteur à défendre un point de vue nominaliste auquel s'opposait
Guillaume de Champeaux (1068-1121). Ce débat fut ensuite amplifié
par Abélard qui va défendre un nominalisme modéré.
Avec Guillaume d'Occam, on ira jusqu'au bout des idées nominalistes.
En termes philosophiques, comme nous l'avons vu plus haut, Platon et
ses disciples professent un réalisme absolu car pour eux les
Idées sont les seules vraies réalités. Les choses
concrètes que l'on observe ne sont que des apparences. Dans la
perspective de Platon, seuls les philosophes sont en mesure d'accéder
aux Idées. En terme chrétien augustinien, seuls les clercs
ont le monopole de l' Idée, la Révélation Divine
permettant aux hommes d'accéder à la vérité.
Aristote opère un distingo: les substances premières et
les substances secondes.
-Les substances premières ce sont les choses concrètes
que l'on peut observer. Pour Aristote, contrairement à Platon,
ce ne sont pas là de simples apparences mais des réalités.
-Les substances secondes, ce sont les catégories, les espèces,
les genres. Ces catégories que on peut qualifier d'universaux
constituent sont aussi de véritables réalités.
D'ailleurs pour Aristote et Saint Thomas, la réalité des
universaux est un élément fondamental de leur théorie
: c'est parce qu'il existe dans la nature des relations entre les choses
que l'on peut dire qu'il existe un ordre naturel.
Guillaume d'Occam adopte le point de vue inverse et considère
que seules les substances premières sont des réalités.
Les substances secondes (espèces, catégories) ne sont
pas des réalités mais des constructions de l'esprit, des
abstractions, de simples mots (d'où l'appellation de nominalisme).
Disparaît donc l'idée de catégorie observable. Par
ce changement de perspective, s'il n'y a plus de catégories qui
soient des réalités, il n'y a plus d'ordre naturel qui
s'impose objectivement à la raison, plus de structure ni dans
le monde ni dans la société, ce qui détermine une
liberté absolue de l'individu qui n'a plus à s'inscrire
dans un ordre social qui l'encadre. La seule obligation d'un individu
n'est plus que de se soumettre à la volonté divine.
Dans ce cadre, il y a un bouleversement complet de la conception du
droit. Pour Aristote, le droit est un ordre qui s'impose à chacun
par la raison, il n'y a plus d'ordre naturel qui s'impose, le droit
est le résultat de la volonté.
Alors que dans la conception traditionnelle, ce qui doit être
résulte de l'observation de ce qui est, dans la nouvelle conception,
l'observation de ce qui est ne permet pas de dire ce qui doit être.
Le droit n'est plus affaire de connaissance mais devient affaire volonté,
celle de celui qui décide et pose la règle.
Sans en être encore à l'auto-gestion le pas est franchi.
Dans la perspective nominaliste, on distingue 3 sources hiérarchisées
de formation du Droit :
-La volonté divine : les 10 commandements, l'Evangile, les textes...
-La volonté humaine qui peut intervenir dans les domaines non
régis par la loi divine et fixer d'autres règles sur des
bases contractuelles. Sur la base de ces accords de volonté se
développe le droit privé positif.
-Sur la même base, se développent des théories du
contrat social : les individus sont entièrement libres d'agir
selon leur volonté dans les domaines non régis par la
loi divine. Ils peuvent se constituer en sociétés et y
instaurer une autorité ayant le pouvoir de faire les lois positives
en vertu de sa propre volonté.
Dernière conséquence de la pensée nominaliste,
se développent des théories des droits subjectifs. Là
encore, il y a rupture avec la théorie des droits naturels de
Saint Thomas et d'Aristote, le Droit consiste pour eux à partager
et répartir les biens en fonction de l'ordre naturel des choses,
de façon juste, dans la nouvelle perspective, le droit est d'abord
un pouvoir donné par la loi, l'enveloppe canonique se délite
peu à peu : droit de faire, d'avoir quelque chose... de se réunir
en association par mise en oeuvre de la personne morale (personna ficta),
que reprendront par exemple les associations de loi 1901.
Ce travail juridique ne va pas être sans conséquences
sur la naissance de l'état nation, son indépendance vis-à-vis
de l'Empire. On peut maintenant voir le rapport qu'il y eut dans les
universitas, entre le juridique, le philosophique, le théologique.
L'empereur prétendait avoir une autorité sur l'ensemble
de la chrétienté s'appuyant pour cela sur le renouveau
du droit romain, utilisé en droit privé comme en droit
public.
Comme nous l'avons vu plus haut, les catégories auctoritas /potestas
seront les grands chevaux de batailles. L'auctoritas (autorité
de l'empereur) une fois de plus se voudra supérieure à
la potestas (autorité des rois). L'empereur entend alors affermir
son autorité sur le pouvoir spirituel comme temporel mais les
rois récusent à se soumettre à ces prétentions
impériales puisqu'ils affirment eux-mêmes leur complète
indépendance du pouvoir temporel vis-à-vis du pouvoir
de l'empereur.
La prétention à cette indépendance est notamment
affirmée par les Rois de France dont Philippe Auguste qui se
faisait appeler Auguste, le nom que l'on donnait autrefois aux empereurs.
Saint-Louis mènera aussi une politique d'indépendance
vis-à-vis de l'empereur en s'appuyant pour cela sur la papauté.
Il provoque la tenue d'un concile à Lyon qui dépose l'empereur
Philippe II. En 1260 apparaît la formule "Le Roi de France
est empereur en son Royaume."
Si les différents rois de l'époque battent donc en brèche
les prétentions impériales, l'idée ne disparaît
toutefois pas complètement. Des auteurs comme Dante la défendront
encore bien plus tard dans. "De Monarquia" (1311) défendant
l'idée d'une monarchie universelle et la supériorité
de l'empereur sur les autres autorités temporelles. Dans le même
temps, il entend établir l'indépendance de l'empereur
vis-à-vis de la papauté Pour Dante, il ne saurait y avoir
subordination de l'empereur au pape. Il se justifie en contestant l'image
classique de la lune et du soleil selon laquelle la lumière de
la lune vient du soleil. Pour Dante, la lune et le soleil n'en demeurent
pas moins indépendants car ils ont deux orbites distinctes.
Ce n'est qu'avec le Traité de Westphalie en 1648 que l'idée
du pouvoir de l'empereur sur la chrétienté sera définitivement
écartée et l'empereur n'a alors plus qu'un rôle
symbolique. (par son auto-sacre, Napléon tenta de restaurer cette
hégémonie perdue.)
Ce mouvement, permet d'esquisser le cheminement de l' indépendance
des états par rapport à la papauté.
Alors que la réforme Grégorienne avait permis l'apogée
des fonctions pontificales, on assiste à un effritement de la
suprématie du Pape qui se fait en plusieurs étapes :
-Le conflit de Philippe le Bel avec le Pape Boniface VIII
En 1396, le Roi veut lever un impôt supplémentaire sur
le clergé et le Pape s'y oppose. Le conflit va s'apaiser un moment
pour resurgir plus tard. Le Roi prétend alors faire passer un
prêtre en jugement ignorant les tribunaux ecclésiastiques.
Le pape s'insurge et fait jouer ses théoriciens, ressortant la
théorie des deux glaives. Face à la menace d'un concile
se destinant à le déposer, Philippe le Bel convoque en
1302 les Etats Généraux. Le chancelier du Roi y conteste
les prétentions pontificales et soutient que le Roi tient son
pouvoir de Dieu et non du Pape.
Le Roi obtient le soutien de l'opinion et provoque la tenue d'un concile
pour faire destituer le Pape.
Le représentant du roi se rend auprès du pape pour lui
notifier sa mise en accusation, il pénètre de force dans
le château du pape et le gifle : c'est l'attentat d'Anagni du
7 septembre 1303. La papauté tombe alors sous l'influence de
la France avec un nouveau Pape : Clément V. Le siège de
la papauté est transféré de Rome à Avignon.
Ses successeurs seront comme lui des Français installés
à Avignon. Les papes français entretiennent une cour somptuaire
qu'ils financent par des impôts très impopulaires d'où
de nombreuses critiques.
-Le grand schisme (1378-1418)
En 1377, le Pape revient à Rome. En 1378, un nouveau Pape est
élu : Urbain VI. C'est le premier pape Italien depuis Clément
V., mais il semble que son élection ait été obtenue
sous la pression des romains. Finalement, les cardinaux se rétractent
et élisent un nouveau Pape, Clément VII, qui siège
à Avignon. Devant une telle situation, un concile se réunit
à Pise en 1409, il décide de déposer les deux Papes
et d'en élire un nouveau. Mais les deux premiers ne veulent pas
et restent. Il y a alors trois Papes ! Un nouveau concile se réunit
et affirme la supériorité des conciles des évêques
sur le Pape. L'unité de la Papauté est enfin rétablie,
mais elle ressort affaiblie de ces événements.
L'affaiblissement de la fonction pontificale va apparaître lors
du concile de Bâle (1331-1349) qui entre en conflit avec le Pape
Eugène V. Est élu un anti-pape mais Eugène V résiste.
Il y a à nouveau deux Papes. Le Pape de Rome l'emporte. L'unité
de la Papauté et sa supériorité sur les conciles
semble alors acquise, mais elle reste affaiblie par rapport au pouvoir
temporel.
La prétention à l'indépendance des Eglises nationales,
le Gallicanisme, va se manifester pour la première fois en France
avec l'adoption de l'ordonnance dite de "La Pragmatique Sanction"
adoptée en 1438. Elle affirme la supériorité du
Concile sur le Pape et l'autonomie de l'Eglise Nationale sur la papauté.
Cela se manifeste par le droit d'élire les évêques
qui se substitue à la nomination des évêques par
le Pape. Cette autonomie du pouvoir temporel comme des églises
nationales va contraindre le Pape à rentrer dans un politique
de concordats. Le premier concordat est signé en France par Louis
XI puis en 1515 avec François 1er. Le Pape n'avait plus les moyens
d'imposer unilatéralement son autorité.
En France, un des premiers auteurs à affirmer l'autorité
du Roi vis-à-vis du Pape fut Jean de Paris dans son ouvrage "
Du pouvoir des Rois et des Papes ". Saint Thomas aussi, affirmait
déjà l'idée que les Etats sont indépendants
les uns des autres. Avec Jean de Paris, il n'y a plus aucune subordination
des Rois au Pape. Cette doctrine met clairement fin à l'Augustinisme
Politique.
Cette prétention à l'indépendance du pouvoir temporel
et dans une certaine mesure à la subordination du pouvoir spirituel,
est révélée dans un petit texte : "le Songe
du Verger", dialogue fictif entre un clerc, représentant
de la puissance ecclésiastique et un chevalier, et d'où
sortira vainqueur le chevalier, avocat de la puissance temporelle. Ce
texte, écrit sur ordre de Charles V, anonyme à l'époque,donne
bien la mesure des enjeux, même un roi se devait de prendre ses
précautions. D'après les recherches actuelles, l'auteur
fut vraisemblablement un universitaire parisien, docteur en droit civil
et canon, dénommé Evrard de Trémaugon.
Ces doctrines vont également être développées
au sein de la cour de Louis de Bavière par Marcile de Padoue
(1275-1343). Auteur de nombreux livres dont "le Défenseur
de la Paix" (1324). Marcile de Padoue, écrivit dans son
"Défenseur de la Paix " Si l'on veut que la paix civile
règne, il convient que les représentants de la religion
comprennent que leur tâche est avant tout spirituelle. Ils ne
doivent pas se mêler des affaires temporelles."
Dans cet ouvrage, Marcille de Padoue enlève toute réalité
du pouvoir spirituel n'est qu'un simple pouvoir d'influence. Les clercs
ont une compétence d'expert que l'on consulte. Une fois consulté,
seul le pouvoir temporel fait autorité. Macille de Padoue en
vient à subordonner le pouvoir spirituel au pouvoir temporel
et chaque Eglise nationale à son Etat. Il pose la supériorité
des conciles universels sur la Pape, or, pour les convoquer il faut
une autorité temporelle universelle qui ne peut donc être
que celle de l'empereur. Excommunié, il ira rejoindre son ami
Guillaume d' Occam à la cour de l'empereur Louis de Bavière.
De ce terreau commencent à apparaître les sentiments d'appartenance
nationale nés de l'opposition aux différentes hégémonies,
tant Romaines qu' Impériales. La naissance de ces sentiments,
se trouve de plus favorisée par des éléments institutionnels,
les Etats se perpétuant de génération en génération
du fait du principe héréditaire, successif ou électif,
alors qu'auparavant les Etats étaient partagés entre les
enfants.
Néanmoins, le concept d'unité nationale de ces Etats est
peu élaboré et cette affirmation progressive sera encore
souvent teintée de caractère religieux : ruse en fait
pour défendre l'indépendance de l'Eglise nationale vis-à-vis
de la Papauté.
En France, le sentiment national n'apparaît vraiment que lors
de la guerre de 100 ans avec l'action de Jeanne d'Arc. Dès le
milieu du XVe siècle, on parle de "Res Publica" chose
publique.
Le concept de nation est consacrée dans l'ordonnance de 1539
de Lider Coterai où François Ier. Décide que l'emploi
du Français remplace celui du Latin pour tous les actes officiels.
L''" Universitas civilium " (la communauté civile)
subrepticement prend le pas sur le " Corpus mysticum christum "
(le corps mystique du Christ, auquel est identifié l'ensemble
des croyants).
Nous ne sommes pas encore en 1905, à la séparation de
l'Eglise et de l'Etat, mais le cadre est posé.
Fin de la première partie.
À partir de la citation de F. Tosquelles, ci-dessous, j'aimerais
peut-être un jour développer l'affaire de la topopathie
: la contemporaine délocalisation de l'Etre, résultant
du passage de l' héteronomie à l'autonomie.
"Cela m'amène à vous entretenir d'une façon
trop succeinte au sujet de ce dont on peut tirer de la critique de l'histoire
du moi ou plutôt de la " Personne ", dans les diverses
cultures.
Il me semble que l'analphabétisme à ce sujet ne peut garantir
le succès des mouvements que toute psychothérapie engage
et entretient.
Cette histoire de la personne n'est pas apparue un jour d'heureuse "
révélation "
Ella a traîné au long de nombreux discours qui nous sont
encore audibles, pour ceux d'entre nous qui avons les oreilles proches
de la Méditerranée.
Cette notion d'individu, de personne et de moi, apparaît dans
les arpèges, souvent héroïques mais toujours mythiques,
qui se conjoignent aux concepts de l'évolution historique concrète
des hommes.
Les premiers repères sur lesquels je m'arrêterai volontiers
iront vers le polycentrisme des îles et des cités grecques
; polycentrisme de la Grèce aux limites incertaines et variables
d'avant les guerres médiques qui accentuèrent comme vous
le savez la double polarisation d'où naquirent les discours d'Athènes
et de Sparte ; discours et agissements ensevelis par l'histoire concrète
de l'Empire Romain, dont la totalisation linguistique - plus ou moins
armée voire démocratique - constitutive du droit romain
- nous éloigne de la Grèce présocratique.
Notez, si vous le voulez, les " Renaissances " que les catholiques
avisés et avides retrouvèrent les Arabes.
En premier lieu celles du personnalisme d'un St. Augustin ou encore
les avatars de la Somma de St. Thomas d' Aquin, où la raison
du maître ou du maître à penser s'érige en
système.
C'est l'Eglise qui prend " Cure d'âme " et qui, entre
Réforme et Contre-Réforme, construit la notion d'un "
moi autonome "dernier avatar américain du "salut individuel
".
Vous savez que comme Weber l'a très bien montré, la poussée
individualiste, la poussée individualiste protestante ouvre les
portes à l'aventurisme des concepts de marchés et de l'industrialisation
qu'on connaît, même si ce n'était pour que par les
films de "cow-boys" qui en reprennent l'historial "
François Tosquelles (- in Sexualité et pouvoir - Payot
- Paris 1976 -)