Christianisme et Topopathie
Par Olivier Legré, psychologue clinicien

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"... Car la véritable formule de l'athéisme n'est pas que dieu est mort, et même en fondant l'origine de la fonction du père sur son meurtre, Freud protège le père : la véritable formule de l'athéisme c'est que dieu est inconscient, mais s'il se répète, il faut le chercher, le voir dans la réalité avant le réveil. "
Lacan. Séminaire,
Les quatre concepts fondamentaux


Christianisme et Topopathie
Par Olivier Legré, psychologue clinicien

Dans le "Désenchantement du monde" Marcel Gauchet, cite une phrase de Max Weber dont la lecture me laissa un jour sans voix :
"Le Christianisme est la religion de la sortie de la religion."
Stupéfait, et commençant à y regarder de plus près, quelle ne fût pas ma surprise de tomber alors sur de très sérieux ouvrages aux titres insoupçonnés tels que " La naissance de l'esprit laïque au Moyen-âge ", "Le secteur social de la Scholastique" de Georges de Lagarde, qui me mirent la puce à l'oreille.

Ainsi, j'aimerais, par les lignes qui vont suivre, errer et balbutier autour de cette sidération première pour essayer d'y trouver, si ce n'est une intériorité, mais tout au moins une vraisemblance, dont justement la fin de la religion nous aurait peut-être cruellement privé, et cela sans rentrer dans les Ordres pour autant...
Je prie par avance le lecteur, puisqu'il faut bien prier quelqu'un, de m'accorder quelque bienveillance car, le sujet traité est en général la chasse gardée de doctes érudits, dont le savoir conceptuel est le plus souvent l'oeuvre d'une vie ; mon propos sera donc, plus modestement celui d'un vague brocanteur...de l'Invisible, en attendant que mon ami, l'affreux Pasquini, jusque-là, tapi dans son maquis niçois, règle définitivement leur compte aux dysfonctionnements de l'Univers.
Notre époque pourrait se caractériser par l'indigence de la pensée, typique des retours aux fondamentalismes.
Retour aux fondamentalismes ne signifie peut-être pas retour au religieux... mais sûrement à la connerie du religieux.
Le problème est complexe.
Pour Marcel Gauchet " si fin de la religion il y a, ce n'est pas au dépérissement de la croyance qu'elle se juge, c'est à la recomposition de l'univers humain social non seulement en dehors du religieux, mais à partir et au rebours de sa logique religieuse d'origine "
Nous sommes là un peu dans l'obligation de les reprendre par le fond pour ne pas risquer la débilité ... et encore... ce n'est pas sûr que l'on s'en tire !
Pour résumer, l'idée alors serait d'esquisser un frayage, une traduction, qui puisse panacher l'invention du quotidien, à un moment où le Credo intégriste de l'Occident (à savoir, l'économie de marché, maintenant mondiale), a privatisé jusqu'aux fonctions étatiques et, par un curieux effet d'optique, dans leurs fondements, les articulations sécularisées du processus qui nous a engendré.
Par sécularisation, il faut entendre ce mouvement qui caractérise la transformation des choses sacrées en choses profanes. Ce transfert d'autorité est multiple et peut concerner les charges, les concepts, les éléments juridiques, les compétences... etc.
Forts de cette idée, nous pouvons nous demander, par quel mystère nous a été occultée, voire entravée, toute forme de compréhension du processus de sécularisation dans lequel a éclos la laïcité, agonisante de nos jours ?
Pour donner un exemple d'une pensée qui tient compte de la sécularisation, je voudrais citer O. Camy, Maître de conférences en droit public à l'Université de Bourgogne :
" Le refus du Président de la République d'être entendu par le juge Halphen au motif que cette convocation serait un acte " contraire au principe de la séparation des pouvoirs comme aux exigences de la continuité de l'Etat " (communiqué de l'Elysée du 28 mars) démontre à l'évidence que l'article 68 de la Constitution relatif à la responsabilité présidentielle reste une source de désaccords et d'ambiguïté. Cela malgré le fait que le Conseil constitutionnel s'est prononcé le 22 janvier 1999 mais aussi en raison de l'absence d'une décision de la Cour de Cassation. Cela alors que la doctrine s'évertue depuis plus de deux ans à démontrer de manière " irréfutable " quel est le statut du Président au plan pénal pour les actes extérieurs à ses fonctions. Certains pénalistes nous ont par exemple expliqué l'année dernière que le privilège de juridiction accordé au Président par le Conseil constitutionnel n'excluait pas qu'il puisse être convoqué en qualité de " simple témoin ". Une situation qui risquait cependant d'être " impossible " dans les faits. Un constitutionnaliste a répondu qu'on avait tort d'interpréter l'article 68 à la lumière des dispositions du code pénal ; il fallait l'interpréter en vertu d'un " droit constitutionnel non écrit " qui seul " peut régir la question d'une éventuelle responsabilité pénale du président". Mais ce mystérieux droit ne nous dit rien de précis sur la possibilité pour un juge ordinaire d'entendre le Président. Aujourd'hui la classe politique se déchire : certains estiment que la convocation du juge est " compatible avec le droit constitutionnel ", d'autres qu'il s'agit d'un acte " illégal ". Bref, la confusion s'est installée.
Et pourtant l'article 68 de la Constitution semble clair : " Le Président de la République n'est responsable des actes accomplis dans l'exercice de ses fonctions qu'en cas de haute trahison". Donc a contrario, pour les actes sans rapport avec ses fonctions, la responsabilité du Président tout comme celle de n'importe quel citoyen peut être engagée à tout moment. A fortiori, le Président peut être entendu comme simple témoin. Raisonnement simple (mais non-simpliste) qui a été tenu pendant quarante ans par presque tous les auteurs de manuel de droit constitutionnel dont le doyen Vedel dès 1960. Raisonnement cautionné par J. Foyer, garde des Sceaux du général De Gaulle qui a participé à la rédaction de l'article 68. Mais les juristes qui se sont exprimés dans la période récente ont refusé un tel raisonnement et ont préféré des interprétations " constructives" le plus souvent divergentes. Le fait que la clarté de l'article 68 soit devenue obscurité, qu'un raisonnement déductif évident soit considéré comme illégitime manifeste bien la crise profonde que traverse la pensée juridique contemporaine. Incapable de retrouver les fondements du droit, divisée sur le statut des méthodes d'interprétation, minée par le soupçon que le droit n'est que le travestissement du politique, la doctrine n'arrive pas à jouer son rôle : éclairer les opérateurs du droit, et parmi eux le citoyen.
D'où peut à nouveau jaillir la lumière ? Du ciel peut être. Ce n'est pas une plaisanterie.Les plus sérieux des historiens du droit (notamment E. Kantorowicz) nous ont montré que le droit occidental est en grande partie issu d'un processus de sécularisation de la théologie chrétienne pour le meilleur et pour le pire. En conséquence, tous ceux qui ignorent la source religieuse de nos institutions, notamment, de l'institution présidentielle s'interdisent de pouvoir les penser dans leur simplicité, on devrait dire leur duplicité. En effet, le chef de l'Etat traditionnellement en Occident est persona mixta, possédant un corps naturel et un corps politique inséparables. Il a deux corps tout comme avant lui le prince, l'Empereur, le Pontife Romain et bien sûr le Christ-Roi, modèle ultime. La généalogie simplifiée d'après E. Kantorowicz serait la suivante. Le Christ a deux natures, humaine et divine considérées au XIIIe siècle comme deux corps : le corps matériel qu'il a reçu de la Vierge et le corps figuré ou mystique assimilé à l'Eglise. Le corps mystique va perdre sa signification transcendante pour acquérir une signification corporative ou collective que va s'approprier l'Etat. Dès lors tout vicaire du Christ (d'abord le Pape, puis le Roi) par imitation possédera un corps naturel en tant qu'individu et un corps politique en tant que chef de l'Eglise puis de l'Etat. Cette fiction d'abord physiologique et finalement abstraite a rendu possible un dédoublement fonctionnel du souverain, la distinction moderne entre la personne et l'office et enfin garantit la continuité de l'Etat (Le Roi ou plutôt son corps politique ne meurt pas).
Il semble que la France ait connu le même processus de sécularisation, à une différence près essentielle. Les monarques français absolutistes ont tenté d'escamoter leur corps naturel pour ne laisser voir que leur corps politique, sacralisé, déifié. Cette tentation moniste se retrouvera sous la Terreur en 1793 ; le corps entier de l'Homme Républicain se substituant à celui du Roi (redevenu pourtant simple citoyen le temps de son procès). Elle réapparaît encore sous la Restauration où "la personne du Roi est inviolable et sacrée" (article 1 de la Charte de 1814).
Il est évident que les Constitutions de la IIIe, IVe et Ve République n'ont pas cédé à une telle tentation. Elles se contentent d'invoquer l'irresponsabilité politique du Président (hors le cas théorique de la haute trahison jugée devant une Cour de justice parlementaire). Cette irresponsabilité devant le Parlement répond depuis 1958 à trois motifs connus de la doctrine traditionnelle :
- La logique parlementaire : le Président ne pouvant rien faire ou presque (puisqu'il n'a au mieux et en propre que des pouvoirs d'arbitrage), il ne saurait mal faire. Il n'a donc pas de comptes à rendre au Parlement.
- La théorie de la séparation des pouvoirs : organe partiel de la législation (d'abord par le veto en 1791 puis par la promulgation des lois depuis 1875), le chef d'Etat doit être indépendant de l'autre organe partiel qu'est le Parlement. Autrement, le pouvoir législatif risquerait d'être accaparé par ce dernier et l'équilibre entre les organes d'Etat serait rompu.
- Le souci de protéger le chef d'Etat. Ce qui a pu justifier en outre la répression du délit d'offense au chef de l'Etat (loi de 1881) qui n'est plus invoqué par les présidents depuis 1974.
L'irresponsabilité de l'article 68 a donc sa logique propre, ne concerne que le seul corps politique. Elle n'implique en aucun cas une immunité de fond ou de procédure au plan pénal du président sauf à confondre l'institution et le corps naturel. Dès lors, rien ne s'oppose, en l'absence de dispositions expresses, à ce que le Président soit traité comme un simple citoyen pour ce qui concerne les actes détachables de sa fonction. C'est ainsi qu'en a jugé d'ailleurs la Cour suprême américaine dans l'affaire W. Clinton contre P. Jones (1997). Ajoutons que dans le cas français, cela est acquis pour les ministres qui sont justiciables des tribunaux ordinaires pour le même type d'actes. Pourquoi le chef d'Etat aurait-il un statut différent ? Bien sûr argueront certains qui refusent l'artifice juridique : les deux corps n'étant qu'un en pratique, si le Président était mis en examen, alors la continuité de l'Etat serait menacée. Mais le droit constitutionnel prévoit des procédures de remplacement du Président en cas d'empêchement.
Il faut donc s'y faire. Le chef d'Etat a bien deux corps. Cela répond à une nécessité logique (le dédoublement fonctionnel), rationnelle (l'égalité de tous devant la loi) et permet in fine de justifier l'interprétation a contrario de l'article 68. Refuser cette solution conduirait à légitimer une fois de plus la dérive vers une "Monarchie républicaine". Il reste à en convaincre le Président lui-même. Ce serait pour son propre bonheur puisqu'il s'est considéré lors de l'entretien du 15 décembre 2000 comme une "victime", ne pouvant "malheureusement" pas répondre aux convocations des magistrats instructeurs "

De cette double appartenance,nous fûmes aveugles.
Si l'homme, par effet de structure, ne sait pas qu'il invente Dieu, il savait au moins qu'il avait inventé la laïcité, qu'il s'était battu pour ça, occultant du même mouvement le fait qu'il l'avait inventé à partir de ce qu'il ne savait pas.
Avons-nous étés acteurs ou manipulés de cette cécité ?
Revenons trente ans en arrière.

Le Christianisme nous a encombré voire fait peur et fut vilipendé, sans aucun doute à juste raison, en des temps
" modernes " où l'intégrer à la pensée aurait justement menacé la liberté et la direction même de cette pensée ou l'aurait de facto condamnée à mort, pour grief d'archaïcité. Rejeter le Texte a permis de facto d'appréhender d'autres textes, et grâce à ce stratagème, l'ouverture à la culture vint à tenir lieu de nouvel évangile, l'idée fut profitable à bien des égards. Il fait encore peur donc, d'en parler disons le clairement... par crainte de la rétorsion morale, du Châtiment, de l'inhibition d'une part et d'autre part, en tant que bons post-levis-straussiens par gène de paraître trop occidentalo-centriste.
Nous avions pu, à l'époque, imaginer un monde agnostique et d'autant plus intelligent et sensuel, qu'il serait débarrassé de ses pieux et vieux oripeaux, nous ouvrant là des perspectives pleines d'une vie joyeuse et raffinée.
(De façon plus générale, Marcel Gauchet situerait l'extinction du Christianisme, Christianisme pris, non comme croyance privée mais comme élément central de la trame sociale, au début des années soixante dix, vers le premier choc pétrolier. -Qui, curieusement, correspond aussi à peu près avec le début du renouveau du fondamentalisme islamique. - Je vais encore me faire traiter de vieux réac...)
J'aimerais avancer, comme hypothèse, que cette sorte, d'auto excommunication radieuse dont une grande partie des enfants du baby-boom fut les acteurs, en décidant de couper le lien avec l'édifice religieux, visait peut-être inconsciemment et de fait un endroit très précis de ce même édifice, c'est-à-dire : le catholicisme culpabilisant, moralisant du XIX me siècle, post révolutionnaire. La lecture du livre de Georges Minois, sur "L'histoire de l'Enfer" très explicite là-dessus, nous montre bien cette accentuation revancharde et spécifique, dont on peut retrouver la forme radicalisée dans les sermons du XIXe et qui traîna jusqu'au début des années 60.
Jusqu'au XVIIe siècle, l'Enfer, pourrait-on dire, est un fait acquis. Dans ses représentations traditionnelles, de Grégoire de Tours au Moyen-âge, en passant par Dante à la Renaissance, jusqu'au Jésuite Pierre Coton après la contre-réforme, tous les témoignages concordent et attestent des descriptions effrayantes des Puissances du Mal.
En revanche, dès le XVIII siècle, dit Jean Delumeau, se produit un nouveau phénomène collectif par lequel s'amorce " une diminution de la peur de Dieu..." Les paroissiens deviennent sceptiques ...
Le clergé, à présent, va devoir convaincre de l'existence même des Ténèbres, alors que jusqu'à présent, sa simple évocation, suffisait à rendre crédible le nécessaire partage du Bien et du Mal .
En 1824 Louis Augustin Robinot, chanoine de Nevers se désole: " La défiance a remplacé la simplicité chrétienne; sans être plus savants, ils sont devenus plus présomptueux, moins confiants en leurs pasteurs, moins disposés à les croire sur parole, il ne suffit plus de leur exposer les vérités de la foi ; il faut les leur prouver. Ils traitent les discours sur l'Enfer de fables et de vieux contes. "
Il faut dire que le Siècle des Lumières, la Constitution Civile du Clergé, l'auto sacre de Napoléon, la perte des États pontificaux amorcent un processus où l'Eglise pressent qu'elle est en passe graduellement et largement de perdre sa crédibilité pastorale; la Terre se dérobe sous la Cité de Dieu.
Ainsi, jusqu'au début du XXe siècle, le venin fielleux de la culpabilisation servira de mot d'ordre aux autorités ecclésiales, toute déviance interne sera proscrite.
La presse cléricale est unanime.
En 1901, au plus fort des querelles sur la laïcité, la revue "l'Ami du clergé ", répondant à un prêtre qui se demandait si la prédication sur l'Enfer n'était pas un peu outrée, déclare :
" Il faut éviter de présenter aux fidèles un Enfer tellement adouci qu'ils puissent le regarder comme un avenir supportable. Au lieu de chercher à édulcorer le dogme de l'Enfer par des adoucissements impossibles, efforçons nous d'entretenir dans les esprits la crainte salutaire des supplices terribles qui attendent les pécheurs impénitents "
Tactiquement, l'Eglise, va alors tenter, au cours de cette longue période et par le biais accru de la terreur des âmes, de reconquérir le terrain perdu politiquement. Les désobéissants iraient éternellement rôtir dans les flammes d'un Satan d'autant plus vigoureux que Dieu, Lui - même, de façon évidente, se détournait du pouvoir central.
Après ça, vu la pression de la propagande, impossible, d'en sortir indemne
Parallèlement et pour renforcer le tout, le Romantisme, culte de l'Ego individualisé par excellence, souffle alors un vent suffisamment torride sur les brebis égarées pour qu'elles n'aient aucune envie de regagner la chaleur béate du troupeau à fortiori depuis que les Droits de l'Homme et du Citoyen avaient, déjà auparavant, officiellement consacré l'Individu en tant qu'entité singulière.
Si par ailleurs les révolutionnaires avaient dû affronter quelques problèmes métaphysiques, en témoigne le Culte de l'Etre suprême institué par Robespierre ou bien les clubs de théophilantropie, le peuple par sa foi en lui-même, va oser reconsidérer la foi qu'il a en Dieu tout au long de ce tortueux XIXe siècle.
Ou comme le résume Hanna Arendt :
" Marx va tenter d'établir sur Terre, un Paradis situé, avant, dans l'Au-delà."
La tension extrême entre Peponne et Don Camillo vient de loin.
Parallèlement en matière d'enseignement, ex-prérogative cléricale et parachevant de concert la rupture avec Rome, Michelet et Jules Ferry firent, comme chacun sait, laïquement leur oeuvre, et, pour cela, nécessairement, se virent dans l'obligation de porter aux oubliettes toute considération de la trace romano canonique.
Se mit alors en place un processus historique et justifié de refoulement du statut central du Christianisme qui avait, comme nous le verrons plus loin, rendu possible le concept d'Etat, de singulier, de personne juridique morale, par sa présence séculaire et l'ambivalence complexe de sa fonction tierce .
Au XIXe, l'Eglise accentue donc la Faute généralisée et perd sa propre trace, mais par ailleurs, l'Histoire occidentale va, de son côté, perdre une part de sens en disqualifiant l'empreinte du Christianisme sur la genèse de ses propres institutions.
Insoluble hiatus.
En conséquence, la prévalence du savoir temporel/historique, l'histoire officielle va, pour dépeindre les vestiges du pouvoir spirituel, ne privilégier qu'une accablante suite de stéréotypes kitschs : Baptême de Clovis et Sacre de Charlemagne, St. Louis sous son chêne, Inquisition, Jeanne d'Arc à Donremy et guerre de religions. Pour sa part, l'histoire religieuse, populaire et livrée au commun des mortels, s'illustre elle aussi par le manque de rigueur et le peu de référent. Par l'utilisation d'une imagerie hagiographique propre à exalter la foi du charbonnier redoublée de Christocentrisme, certitude irréfutable que Jésus et le Christ sont bien la même personne, l'Eglise, en perte de puissance, va tenter un ultime exercice de son aura sur ses sujets en voie de laïcisation... eux-mêmes mus par une pénible et sous -jacente obligation de croyance pour échapper à la damnation.
Le potache apprendra donc une Histoire clivée, schizo-pédagogique: d'un côté, coté religieux, une sorte de récit, hagiographique, impressionnant, " Éternel ", dont on ne saura jamais si les fondements sont mythologiques, textuels ou réels, et de l'autre, du côté historique, la suite des rois, des guerres, des conquêtes et des inventions.
D'où peut être, un siècle plus tard, l'apparition de ce sentiment de mensonge impalpable, de falsification étrange et bipolaire qui va se solder par ce mouvement de libre auto excommunication et corroborera en même temps le doute sur l'intérêt fondateur de l'Histoire telle qu'elle aurait été livrée ....
De fait, cet athéisme, d'opérette, mais, nécessaire et salubre, fit de nous les candidats rêvés à toutes les "religions du siècle", du marxisme et ses dérivés aux mouvements communautaires, des sciences humaines au rock'n roll. . Ce souffle gramsciste, va, sans dire son nom, à la fin des années soixante, remplacer l'assiduité au culte par la fréquentation de la Fnac de façon suffisamment généralisée pour être significatif. En la matière, tout ce qui pourra réactiver le sentiment de l'individu dans son appartenance à l'universel sera dès lors envisagé par le biais des théologies négatives. Le rejet du religieux sera alors le fondement du nouveau lien social.( On pourrait oser, qu'à ce titre, se profila là une interprétation radicale de ce qui oppose, chez Kierkegaard, le religieux A au religieux B, c'est-à-dire la bondieuserie dévote des bigots, à la solitude de l'Etre dans le matin du Monde...)
Vit alors le jour une tentative de recomposition de l'espace tragique singulier, sur un mode artisanal et œcuménique, où chacun pu aller creuser ses propres galeries pour rejoindre les autres. (Il serait peut être un jour utile de reconsidérer l'influence de Vatican II et son rôle d'ouverture qu'il autorisa à la pensée agnostique)

Rétrospectivement, on est en droit de se demander alors pourquoi l'enseignement officiel de la philosophie a-t-il si mal rempli sa fonction humanisante, de liant agrégatif des connaissances et ce malgré la tentative structuraliste ? -qui à mon humble avis a confondu pouvoir et autorité-
Pour citer un mot d'Hegel : " La philosophie n'est rien d'autre que la saisie de sa propre époque dans la pensée " ; pourquoi ne l'a-t-elle pas faite? Est-ce une conséquence de l'Encyclopédie des Lumières, qui, fascinée par le Raison pensait que le tout peut se réduire à la somme des parties ? Déjà une première rupture avait été introduite par Hobbes ; la philosophie traditionnellement aristotélicienne jusque-là, cherchait "la cause première" , à partir de Hobbes la philosophie s'était tournée délibérément vers l'action à venir, raisonnée.
Le fait est que fut accentué et pérennisé le clivage spirituel/temporel.
Par voie de conséquence, les conditions historiques, qui déterminent les possibilités d'une conceptualisation, furent trop souvent évacuées, et ce au profit de l'esprit de système, de la technique conceptuelle. L'histoire des concepts peut par moments en apprendre plus que les concepts eux mêmes ; d'où les colères célèbres de Julien Benda dans " La trahison des clercs " et, sur un autre mode, de Paul Nizan dans " Les chiens de garde ". Nizan s'insurge contre les hautes autorités de la philosophie où les systèmes seraient des sortes d'abstractions pures dans un monde pur... un aimable divertissement de l'esprit ... en somme !
Exception faite du monopole marxiste, trop souvent exhaustif, rien n'est apparu à ciel ouvert d'une quelconque ébauche de philosophie politique.
Alain de Libera de poser le problème de façon très précise :
" Voilà, sans doute, la principale leçon que le philosophe médiéviste tire aujourd'hui de sa pratique : on ne peut séparer l'histoire de la pensée de celle des conditions de la pensée ; C'est, on l'aura compris, ce qui fait de lui un trouble-fête dans le dispositif académique français où philosophes et historiens se regardent trop souvent encore en chiens de faïence "
Pour citer un exemple concret; naïvement et pour tout un chacun, tout pourrait porter à croire que la Grèce classique, berceau de notre civilisation, aurait livré un trésor sur lequel nous nous serions édifiés de façon progressive et continue, unanimement rassemblés par l'évidence fondatrice de ces textes grecs immortels.
Fort de cette banalité, comment comprendre alors la portée de l' héritage d'Aristote , s'il n'est jamais souligné immédiatement et très vivement, excepté par les spécialistes et les érudits, que ce n'est qu'à partir du Xe siècle, par le biais des Arabes qu' apparurent dans l'Universitas médiévale, les premières traductions sérieuses de la logique, et que ce n'est qu'après trois cents ans que son corpus politique pu enfin être intégré, après bien des combats contre les monarchies pontificales ...
Ces combats sophistiqués, pourtant fondateurs de l'Etat moderne méritent d'être examinés à fond.
À en croire Umberto Ecco, le rôle de Thomas d'Aquin qui va rendre possible l'intrication du philosophe grec et du monothéisme chrétien est décisive et les successeurs ne pourront plus se positionner qu'en regard de cette nouvelle donne.
Le film " Au nom de la Rose " nous fournit une pièce du canevas.
Cette rapide évocation des lointaines racines du processus de sécularisation, banale pour les médiévistes, beaucoup moins romantique et spontanée que la Révolution française transcrite par Michelet peut sembler poussiéreuse ; mais une piste s'ouvre là, unique et qui permet de ressaisir l'arrière champ philosophique dans sa confrontation avec le champ ecclésial, pour les mettre en contact direct avec une pensée non-croyante pour autant, que d'aucuns nomment le champ de la philosophie politique.
L'enseignement traditionnel doit sans doute détester l'interdisciplinarité puisqu'il ne l'a pas fait. On s'en souviendrait! Le firent: E. Kantorowicz, G. de Lagarde, M. Bloch, puis H. Arendt sur son mode propre, à leur suite G. Duby, J. Le Goff, J. Quillet et plus récemment A. de Libera ; E. Gilson auparavant aussi, mais peut être trop catholique pour être honnête. Ces gens-là sont bien sûr reconnus par l'enseignement supérieur, mais leur confidentialité reste trop souvent de mise, et demeure propriété exclusive des intellectuels.
À ces insuffisantes généralités, un peu corrosives, à l'égard de l'éclatement de la transmission des connaissances, où, l'Etat laïque, qui, il faut le rappeler, avait pris le relais de l'Eglise en matière d'enseignement, l'Etat laïque, donc, rendit, à son tour, incompréhensible l'édifice même sur lequel il s'était érigé. Le fait est, qu'à compartimenter les disciplines, elles acquirent une autonomie qui laisserait à penser qu'elles pourraient fonctionner de façon indépendante... chacune d'elle se targuant sans scrupules et dans la foulée du monopole arrogant de la Vérité. (L'économisme totalisant et le néo-positivisme autoritaire, bénéficiant de la complicité des "théocraties administratives" de style E.N.A. qui veulent régir l'existence dans le monde contemporain en sont la triste confirmation.)
En d'autres termes, la fonction de l'enveloppement humaniste/humanisant, la voûte de l'Etre en somme, passa à la trappe, usée à la longue par l'emploi d'objets trop partiels. Ceci étant aussi valable pour les sciences humaines qui ont souvent joué le jeu des théologies négatives.

La générosité radicale d'un Dante est de bon aloi pour illustrer ce qui fut naguère une pensée liée.
Dans sa lettre de dédicace du " Paradis" à Can Grande Della Scalla, il précise :
" Le genre philosophique de la Divine Comédie est la morale pratique ou éthique, car l'oeuvre à été entreprise non pour la spéculation, mais pour l'action afin d'arracher ceux qui vivent cette vie dans l'état de misère et de les conduire à l'état de bonheur." Il va, au cours de son errance en compagnie de Virgile puis de Béatrice, nous livrer en langue vernaculaire et non en Latin, (langue des clercs par excellence), une reprise, à la fois, ontologique, cosmologique, théologique et ... amoureuse, des vecteurs essentiels de l'occidentalité. Son soucis d'harmonisation anthropologique a pour but de produire sur un mode poétique, incantatoire, un pontage où l'espace transitionnel singulier va se constituer en un socle de culture dans lequel le lecteur se sentira ancestralement accompagné. "
Donnant donc accès au corpus culturel par le biais de la langue vulgaire, il le rend abordable à tous ceux qui en étaient automatiquement exclus par l'hermétisme de la scolastique. Tout le monde a le droit, à partir de là, à un savoir polyphonique.
Le parti pris pour le Latin aurait changé les choses, de façon rétensive, ne réservant là l'oeuvre qu'à la Nomenklatura des happy few . Il en décida autrement. De ce simple fait Dante fait déjà figure de génie d'humanité.

Pic de la Mirandole, célèbre lui aussi pour l'étendue de son savoir, nous donne, à contempler mais sur un autre registre, une largeur de vue difficilement imaginable de nos jours. Il est un lieu commun de citer son érudition, mais ce qu'il voulut en faire a, comme par enchantement, disparu de nos livres.
Offrant le voyage à ceux qui voulaient venir débattre avec lui de ces écarts, trop grands, entre les différentes religions, ces écarts qui font les guerres, il va se proposer au travers des " 900 conclusions" de ressaisir les éléments structuraux des divers courants de pensée philosophiques et théologiques du monde afin d'essayer de les harmoniser... pour qu'il n'y ait plus de guerre. Cette tentative de concordance des canons discordants, redoutable épreuve de mise à plat des divergences vaut peut-être plus que le compil, la somme encyclopédique, que la légende charrie ...
Son entreprise de décloisonnement ne fut pas du goût de tout le monde, le livre fut brûlé quatorze jours durant. Son exemple reste édifiant en termes d'espérance humanité.

Entre ces réminiscences fragmentaires, lacunaires... des traces de l'église culpabilisante, aux laïques rationalisants, des philosophes trop techniques, à l'enseignement éclaté, tout cela ajouté au roman singulier de chacun, il est finalement très difficile d'avoir accès à une compréhension élémentaire du processus d'un enracinement culturel constitutif et constituant, comme si l'autorité du discours avait perdu sa propre réferentialité, ses sources normatives Ce qui provoque, on le constate quotidiennement, le retour des mythologies de pacotilles mais cependant meurtrières: des nationalismes stupides, aux intégrismes religieux, quand ce n'est pas les deux .
La toute puissance naïve de l'opinion de l'individu sert maintenant de referant auto constitutif (la disparition de la transcendance de l'Etat lui même identifié au secteur privé n'arrangeant pas les choses...) Nous sommes dans une situation généralisée que J.Oury qualifierait peut-être d'imaginarisation du symbolique.
Le pari d'une distinctivité concernant l'intrication infernale de certains duos, en particulier: spirituel/temporel, clerc/laïque, public/privé, collectif/singulier, pourrait composer un des axes majeurs de la profondeur du champ de ce qui nous reste de cet "inconscient ecclésial" quelque peu cryptonymique , et ce, simplement, pour appréhender ce qui nous reste de l'expérience laïque. En d'autres termes, de quelle sécularisation sommes-nous les objets?

Je vais utiliser pour point de départ l'"affaire" de la " Donation de Constantin " aux alentours de 750.
Childéric III, mérovingien, Roi de France, descendant de Clovis, ne possédait en lui, ni la finesse tactique, ni la conviction de frappe pour défendre l'Occident démembré contre les assauts arabes venant d'Espagne. Chacun se souvient des exploits de Charles Martel, maire du Palais, qui, en 732, fit là le travail, à Poitiers.
L'histoire laïque donne à apprendre que suite à ça, son fils, Pépin le Bref, fut sacré Roi de France, inaugurant la dynastie des Carolingiens. Il ne reste plus alors qu'à Charlemagne d'arriver... avec sa barbe fleurie. Si on y regarde plus attentivement, Pépin le Bref fut en fait sacré deux fois. Le premier sacre donc, par Saint Boniface, lui octroya la suprématie politique sur Childéric. Ce choix était habile, car Boniface, personnage le plus illustre de son temps, apôtre de la Germanie, grand réformateur du clergé Franc, donnait implicitement à Pépin l'appui considérable des monastères. Déjà Clovis 250 ans auparavant avait utilisé le même stratagème. En se convertissant au Christianisme afin de bénéficier de la logistique déjà en place, il en devenait plus puissant que les autres barbares, qui, eux, avaient opté pour l'Arianisme, territorialement moins installé. Mais l'époque était différente, il n'eut droit qu'à un évêque pour sa consécration !
Le deuxième sacre de Pépin, par le pape Etienne II, lui, se distingue par un coup de théâtre au plus haut niveau dans les arcanes d'un conflit entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, qui va régir le monde occidental à venir. A partir de cet évènement, en effet, les papes vont devenir peu ou prou chefs d'un état temporel qui durera onze siècles de 756 jusqu'en 1870 à la perte des Etats pontificaux. La tractation mérite d'être racontée.
Le pouvoir quasi acquis et en dépit des révoltes sporadiques, Pépin, pour pallier à son absence d'hérédité en matière de sang royal et rompre testamentairement avec la succession dynastique mérovingienne, se trouve abruptement devant une carence symbolique à laquelle seule une caution morale absolue pourra subvenir.
C'est donc naturellement au pape qu'il se referre, puisqu'en tant que successeur de saint Pierre, il est l'ordonnateur suprême de l'Invisible et, lui seul, par son statut exceptionnel, pourra conférer à la potestas la transcendance de l'auctoritas.

Héritées de l'Empire romain ces notions juridiques donnent au pouvoir une double engeance:
-La potestas procurera à son détenteur la main mise sur la gestion administrative des considérations terrestres, plébéiennes,
-En revanche, l'auctoritas, lui donnera une position charismatique, hors du commun, inspirée. L'auctoritas est religieusement liée avec les auspices, par l'entremise desquels les dieux approuvent ou désapprouvent la conduite à tenir, mais cependant sans toutefois la commander. (Ni la prédire comme c'est le cas pour l'oracle grec) De plus et surtout, elle fonctionne comme un rappel permanent des auspices originels, ceux qui avaient guidé la main de Romulus pour fonder la Cité éternelle. Le génie de cette entité juridique d'auctoritas consiste à transférer ce qui est du registre privé, le numen, le talent personnel, la force intérieure, à un registre public, statutaire.
( Par ricochet, il est facile de comprendre la formule de Lacan -"L'analyste ne s'autorise que de lui-même"-en fait, il s'autorise de tout sauf de lui-même… il répond et dépend de fait à l'auctoritas, la fillia du processus d'humanisation, le symbolique en somme, il y répond du lieu de son numen, le poinçon singulier du fantasme.)
Porté par la gravitas, la Tradition des Ancêtres,, le titulaire de l'auctoritas "augmente", par sa compétence propre, la destinée de Rome ; tout acte singulier sera, en permanence et solidement, lié au premier temps sacré des origines.
Sous la République romaine, le Sénat avait auctoritas. L'empire en fit la prérogative d'une personne: l'empereur. César Auguste en avait été l'instigateur. L'auctoritas et la potestas seront alors cumulés, c'est l'imperium. C'est cet imperium qui sera, un millénaire plus tard, l'objet des luttes violentes entre le Sacerdoce et l'Empire. Quoi qu'il en soit, celui qui en est muni, l'emporte sur tous, on y adhère et obéit sans discuter. Il devient alors facile de comprendre que, plusieurs siècles après, ces attributs de l'originelle infaillibilité puissent encore générer quelques convoitises... qui ne serait pas intéressé d'être titulaire incontestable de la " fonction du dernier mot "!
Un détail qui nous intéressera plus loin à propos de la question de l'éternité et qui n'est pas sans importance : La nobilitas comprend toutes les familles dont un des membres a exercé une magistrature curule .Ces charges politiques confèrent à celui qui les exerce pour la première fois et qu'on appelle alors homo novus , homme nouveau, une sorte de dignité presque sacrée qui rejaillit sur ses descendants et qui devient en quelque sorte héréditaire. C'est dans la nobilitas que se recrute la grande majorité des membres du Sénat et c'est également à elle qu'appartient le droit d'images, c'est-à-dire le privilège de conserver chez soi les bustes ou les statues des ancêtres qui figurent dans toutes les cérémonies officielles.
Au IVe siècle, après le départ de l'empereur Constantin pour Byzance, le mouvement ambiant témoigne de cette filiation empereur/pape et dans laquelle l'auctoritas christianisée traduira alors par pouvoir Spirituel

Après cette digression romaine, revenons à notre ami Pépin
Pépin, donc, en quête d'auctoritas, s'adresse donc au pape Etienne II, lequel va en profiter pour mettre en place un arrangement favorable aux deux parties.
Premier pape non-oriental depuis un siècle et élu grâce au soutien de l'aristocratie romaine dont il était issu, Etienne II était en proie à de graves difficultés. En effet, le roi lombard Astulf s'était mis en tête d'exiger des Romains un impôt d'un sou par personne. Le 14 octobre 753 le pape quitte Rome pour Pavie, le fief lombard et demande à Astulf, au nom de l'empereur d'Orient, pour l'impressionner, la restitution de Ravenne perdue deux ans auparavant. Astulf refuse. En la circonstance, Etienne II se rend à l'évidence, le Pouvoir Spirituel seul est bien peu de chose et n'impressionne personne. Que fait-il ? Il poursuit son chemin, non pas vers Rome, mais vers Pépin qui, souffrant de n'avoir qu'un trop prosaïque pouvoir temporel, nourrissait de ses espérances une onction qui viendrait à fonder son prestige dynastique.
Etienne franchit donc les Alpes en plein hiver et arrive le 6 janvier 754 à Ponthion, dans l'actuelle Marne, où Pépin, humble, l'attend.
Le 28 juillet 754, à St. Denis, Etienne II sacre, à nouveau, fait exceptionnel, Pépin ainsi que ses fils, Carloman et Charles. ( Le futur Charlemagne)
La transmission carolingienne maintenant instituée, il n'y a plus à craindre de fantômes mérovingiens. Childéric n'est plus qu'un corps embastillé dans un monastère. En échange, au cours de la négociation sacrale, Etienne avait demandé une petite formalité à Pépin, la simple reconnaissance d'un acte testamentaire qui lui viendrait de l'empereur romain Constantin, mort en 337.
Cet empereur, qui avait consacré le Christianisme comme religion officielle à Rome, aurait miraculeusement été guéri de la lèpre... et décida d'aller établir l'empire chrétien en Orient en quête des restes de la vraie Croix qu'aurait découverte sa mère Hélène. Pour remercier le pape Sylvestre I de sa guérison, Constantin, donc, aurait donné à Sylvestre la pleine souveraineté sur Rome, l'Italie et l'Occident. De plus le pape pourrait porter le diadème, les insignes impériaux et aurait la primauté sur les quatre sièges principaux d'Antioche, Alexandrie, Constantinople et Jérusalem auxquels s'ajouteront le palais de Latran et l'église St. Pierre du Vatican.
Mais de fait, le texte juridique, soi-disant rédigé par Constantin et soumis par Etienne II, que va reconnaître et signer Pépin, ne date pas du IVe Siècle, il est secrètement rédigé en 754 pendant son sacre, à St. Denis même.
C'est un faux.
L'érudit Lorenzo Valla, au XVe siècle en apportera la preuve définitive dans son livre " la Donation de Constantin "
Faux, mais qui, cependant par la ruse de la rétroaction juridique, va officialiser les pouvoirs temporels du pape, qui, d'une part vont rendre légitimes la demande de restitution de Ravenne à Astulf et d'autre part, face à l'Empereur byzantin, va mettre Rome en position de souveraineté juridique vis-à-vis des territoires placé sous sa juridiction.
Rome est dorénavant autonome face à Byzance. L'empereur a reconnu le Pape, l'Etat Ecclésial peut naître. Pour conclure, Pépin, poli, rend l'ultime service, il occupe militairement la Lombardie. Il ne suffit plus alors qu'à l'abbé Fulrad, représentant du pape en Italie, de prendre en otage quelques notables Lombards et muni de la missive de Pépin qui rendait au pontife Ravenne, la Romagne et l'Ombrie, dont certains restes de propriétés Byzantines, pour que les Etats de l'Eglise soient définitivement constitués ... sous le sigle de la Donation de Pépin!
- Le royaume Franc devient un empire.
- Les éléments constitutifs des futures monarchies pontificales sont en place.
- L'empereur byzantin n'a plus d'autorité sur Rome.

Les reliquats obscurs de la chute de l'empire romain peuvent maintenant céder place à un type de configuration nouveau ... l'onction a pris.
Naguère, Clovis, en matière de sacre, n'avait été que baptisé ;
Comme le dit M. Bloch : " Oints à titre de roi, les Mérovingiens ne l'avaient jamais été", et la vague auréole mystique qui les enveloppait, ils la devaient uniquement à l'emprise exercé sur la conscience collective par d'obscures réminiscences datant des temps païens.
La nouvelle dynastie au contraire, race authentiquement sainte allaient tenir sa consécration par un acte précis, justifié même par l'ancien Testament dans lequel les chefs hébreux recevaient l'onction des mains des prêtres. Suite à la fainéantise légendaire, mais que nous pouvons comprendre maintenant, des Mérovingiens atopiques et déprimés par le manque de tenue, de position sacramentelle, nous entrons dans l'ère de l'hétéronomie.
Que signifie ce mot barbare ?
Peut-être, une inversion de la barbarie ...
À partir de là, une personne qui vient à naître sous ces latitudes arrive dans un monde préconstitué où elle n'a d'autre choix que le contexte établi.. "Dépendance proclamée de l'organisation sociale envers une loi extérieure arrêtée une fois pour toute et radicalement soustraite à la prise des hommes " M. Gauchet.
Avec ça, les détenteurs de la Norme sont de nouveau solidement arrimés.
Jusqu'alors, le christianisme primitif des Pères de l'Eglise avait pu exprimer sa radicalité et son apolitisme de par le fait qu'il avait pu se reposer, inconsciemment, sur les structures politiques et territoriales mises en place par l'empire romain. Après la lente désagrégation de cette partition première, le christianisme devient politique.
Des personnalités de premier ordre avaient déjà préparé cette transmutation de l'autorité.
En 492, le pape Gélase avait commencé à théoriser la prééminence du pouvoir temporel des conciles. Par la suite, Isidore de Séville (560-636), grand pourfendeur de l'arianisme wisigoth en Espagne durcira encore cette position, soutenant la thèse que l'Etat est au service de l'Eglise, avant de laisser à la postérité son oeuvre, intitulée les Origines, somme immense des connaissances religieuses de son temps.

L'article célèbre d'Hanna Arendt "Qu'est ce que l'autorité", tiré de son livre "La crise de la culture": illumine cette transmutation du fond institutionnel romain en christianisme politique par l'utilisation du concept d'immortalité. En effet, dans un premier temps, pour les Grecs, la notion d'immortalité était liée à l'implication politique du citoyen dans la Cité. L'espace public, comme surface d'inscription de la mémoire, servant de garant ineffaçable de la continuité du nom propre, du Logos ; en revanche, l'espace privé étant lui, de l'ordre de la reproduction des corps sera considéré comme mortel.
Il en sera de même pour les Romains, sur leur mode spécifique, moins fouillé philosophiquement mais plus juridiquement articulé . Cette croyance en l'immortalité des institutions, sera altérée par la mise à sac de Rome, mais va persister, on va le voir, chez les Chrétiens, comme mythe fondateur, à restaurer. Si pour le citoyen gréco-romain, l'engagement dans la cause publique, collective, le for externe, est investi d'une supériorité destinale, pour les Chrétiens, par contre, l'Individu, lui, est immortel, sans doute à cause de la spécificité de l'Incarnation, qui fait de Dieu un homme, crucifié mais ressuscitant, et qui, de plus, va, par la Force Révélée, dans le ravissement de la Foi, trouver sa source dans la privauté et l'intimité de chacun.
Le Chrétien primitif n'est pas un politique au sens gréco-romain.
En 197, Tertullien dans son Apologétique déclarait :
"- Rien ne nous est plus étranger que l'intérêt public."
Tacite ne les accusait-il pas "d'ennemis du genre humain", c'est-à-dire de se tenir à l'écart de la société, se considérant sur terre comme des étrangers domiciliés.
Donc, trois siècles plus tard, dans la prévision de reprendre le flambeau, l'Eglise, syndic de faillite de la romanité va être en demeure de résoudre le problème conceptuel majeur du lieu : privé ou public de l'immortalité...
Singulier ou collectif ?
Du dédain bien entendu pour les Chrétiens que les réalités de ce bas monde, comme la politique, sont périssables et méprisables, comment faire alors pour venir à gérer cet impérial héritage ? Le christianisme primitif va donc avoir besoin d'un théoricien génial, afin que les Evangiles ne soient pas en contradiction flagrante avec la prise de l'hégémonie, tant convoitée.
Déjà, le docte croyant Origène, en 178, dans sa polémique contre Celse, célèbre " leader d'opinion " romain, avait combattu la thèse qui attribuait aux Chrétiens un mépris, de la culture antique et classique, et pour en faire la démonstration, il intégra, des éléments néo-platoniciens à la lecture du texte biblique. Cette synthèse va constituer une conciliation intellectuelle qui précèdera la conciliation politique et, d'une certaine manière va lui ouvrir la voie.
Mais le théoricien génial, le Trosky de l'époque, c'est en St Augustin qu'il se trouvera.
Dans les Confessions, Augustin avait livré une incandescente description de l'intériorité de l'âme, de ses doutes, ses ambivalences. Conjuguée à la première personne du singulier, cette quête de la Foi, complexe, inédite, profonde, se démarquait définitivement du mode de pensée romain qui se sustentait jusqu'alors d'une logique plus binaire, moins introspective, comme le dit P. Veyne, plus " simplette " en somme. En d'autres termes, au travers des Confessions va s'élaborer la notion tout à fait centrale et novatrice de for interne... le for intérieur.
Parallèlement, la mise à sac de Rome par les barbares avait établi la preuve que les choses de ce monde n'offraient désormais plus aucune garantie, et pour la première fois, l'espace politique pourrait ne plus être éternel. Il ne restera de ce chaos qu'un monument miraculeusement sauvé, l'oeuvre de St Augustin,le plus grand Philosophe romain, d'après J.Quillet.
Mais c'est dans son oeuvre majeure, la Cité de Dieu, que St Augustin va trouver le passage, la solution politique. Pour résumer prosaïquement cette oeuvre monumentale: C'est par la transcendance de ce monde vil et dégradable, que l'homme va pouvoir accomplir les activités immortalisantes qui pourront atteindre l'Absolu et la Perfection atemporelle.
Il engage alors l'occidentalité du bas empire finissant dans un processus de choix subtil :
" Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi a fait la cité céleste. "
C'est donc évidemment à la Cité de Dieu sur terre, c'est-à-dire l'Eglise, que reviendra le monopole de ces lourdes responsabilités.
En l'occurrence, grâce à lui et à la transformation qu'il autorise, les institutions vont pouvoir bénéficier pendant des siècles d'une stabilité remarquable. Par un double mouvement, dans les Confessions, il exposait la complexité du singulier. Mais dans la Cité de Dieu, c'est le collectif qu'il engagera, afin que le défunt empire romain puisse trouver une nouvelle enveloppe, et... le destin préconçu alors s'accomplir.
Dans la problématique platonicienne, le philosophe sortait de la caverne pour contempler le monde des Idées, laissant les autres se contenter, dans l'illusion, des ombres projetées par la lumière sur les parois rocheuses.
Au Philosophe se substitueront les clercs, porteurs de la vérité. Par la théorisation du Christianisme politique, St Augustin installe un continuum permettant de quitter l'obscurité du monde trivial, la caverne illusoire et accéder à la Révélation, l'Idée, clairvoyante et éternelle, pour les hommes touchés par la Grâce
À titre historique, le fait que St Augustin se soit tant intéressé à la prédestination de l'âme n'a plus rien d'étonnant alors... l'augustinisme politique réactualise la transmission au niveau de la civilisation. Il s'agit là de récupérer l'empire romain par le biais de la prédestination. L'idée platonicienne de la contemplation du Beau remplacée par l'idée de l'accomplissement du Bien, les tenants et les garants en seront le pape ainsi que les membres de la hiérarchie ecclésiale : le mot est lâché: les clercs. (Eux-mêmes aidés par les anges, "agents secrets de Dieu".) " Dès l'instant où l'ordre établi ici-bas n'est censé pourvu de sens que parce qu'il est voulu d'ailleurs, depuis l'au-delà, le problème social suprême est maintenant d'assurer l'essentielle conformité du visible à l'invisible, d'obtenir la co-participation de l'être et du devoir être, de faire partout prévaloir l'ultime conjonction des choses humaines avec leur fondement transcendant au sein d'une pleine unité collective." M. Gauchet.
Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que s'inversera la perspective hétéronomique en déconstruisant l'extérioriorité divine, tournant la transcendance vers l'intérieur, vers la souveraineté légiférante du peuple, le "peuple souverain" ; ce qu'avait déjà ébauché Marcile de Padoue plusieurs siècles auparavant, en 1324 avec l'Universitas Civilium, la communauté civile, amorçant le mouvement borroméen du "céleste vers le sublunaire".
Pour revenir à la Donation de Constantin, le remarquable de cette affaire, est qu'une "arnaque", un simulacre, va pouvoir constituer une fiction qui autorisera non seulement le ressaisissement durable de la potestas, ce à quoi l'on pouvait s'attendre, mais aussi et surtout de l'auctoritas, au sens où, la civilisation post-romaine, qui aurait pu là se désagréger, se reconstitue et ce, sur un mode radicalement nouveau, offrant aux institutions une permanence remarquablement fiable.
De fait, si on y regarde de plus près , cette "arnaque" ne se produit pas ex-nihilo ; d'un certain point de vue, il serait possible de considérer qu'elle est la mise en acte de ce qui avait mis plusieurs siècles à s'agréger, par bribes et morceaux.
À la différence de l'empire Constantinien d'Orient qui avait été épargné des invasions barbares, et pu continuer sa route sans heurt, mais aussi sans grande originalité, sous l'égide des Empereurs théologiens byzantins, jusqu'à sa prise par les Croisés en 1204 puis par les Turcs en 1453, en revanche, l'Occident désossé était en proie au péril. Pour se ressaisir, il du donc mettre en oeuvre la pleine efficacité de ses acquis, et, pour risquer un jeu de mot, de ses innés aussi. Si la continuité impériale en Orient ne laissait pas place à une actualisation des possibles, l'Occident malmené bénéficiera, lui, d'une "nervosité" hétérogène, spécifique, où tout peut arriver... par implosion. En conséquence le prestige grandissant des papes qui va condenser au fur et à mesure et simultanément en eux, le souvenir des apôtres Pierre et Paul, l'héritage impérial, et l'assimilation de la culture antique aura donc à faire subir de multiples torsions au christianisme primitif.
Historiquement, comme il en a été question plus haut, l'opposition idéologique entre chrétiens et romains se posait à partir de la question de l'Eternité ce qui fut d'ailleurs la cause principale des persécutions. Constantin pour chrétien qu'il fut, n'en demeurait pas pour le moins empereur. Par voie de conséquence on peut se demander alors comment le caractère divin de l'Empereur ne fut pas menacé par la puissance divine intrinsèque de ses nouveaux amis chrétiens.
Écoutons Claude Lepelley:
"Maître en son palais. L'empereur chrétien continua à considérer son pouvoir comme une image de la souveraineté divine. Les théologiens de cour, tels Eusèbe de Césarée et Eusèbe de Nicomédie, le fortifiaient dans cette conviction et s'il y avait beaucoup de flatteries intéressées dans leur propos." Le caractère religieux du pouvoir impérial, notion païenne par excellence, subsista sans la moindre diminution. C'est là, la première contradiction de l'empire chrétien. Le terme sacré qualifie toujours ce qui touche à l'empereur, sa personne. Déjà en 314, dans la première édition de son Histoire Ecclésiastique, Eusèbe de Césarée affirmait que" Dieu choisit l'âme des empereurs qui ont le rang le plus élevé ", ce qui laisse sous entendre que les empereurs sont prédestinés par Dieu.
St Augustin écrit son ouvrage la cité de Dieu pour prouver contre les païens, que l'abandon de l'ancienne religion n'était pas la cause des malheurs de Rome, mais aussi pour montrer aux Chrétiens que la Cité de Dieu ne se confondait pas avec l'empire romain. Mais tout en menant sa démonstration, Augustin écrit des pages où vibre un attachement profond à la romanité. À juste titre, il considère que les Romains ont su faire primer l'intérêt de la cité avant les intérêts particuliers, il serait difficile, en effet, vu la longévité de l'empire romain, de prouver le contraire.

De toutes ces antinomies à résoudre, l'épisode de Pépin et d'Etienne II en offrira un nouveau crescendo dans la qualité de la solution.
Jusqu'alors, les mérovingiens affublés d'une gestion patrimoniale du territoire se léguaient la charge royale comme un héritage privé dont ils auraient été les simples propriétaires. Après eux, à partir de la fausse donation de Constantin, il est possible de risquer l'hypothèse que les deux instances représentatives vont augurer des prémisses de ce Kantorowicz décrit comme le Double corps du roi et aussi, en la circonstance, du double corps du Pape : la personna mixta. : " l'attelage des deux sphères apparemment hétérogènes présentait un attrait particulier pour une époque anxieuse de concilier la dualité de ce monde, des choses temporelles et éternelles, séculières et spirituelles", "Ce qui importe ici, c'est seulement la personna mixta dans la sphère religieuse et politique où elle était représentée par l'évêque et le roi, et où le "mélange" faisait référence au mélange de capacités et de pouvoirs séculiers et spirituels unis en une seule personne"
Bien que Kantorowicz se réfère au manuscrit rédigé vraisemblablement aux alentours de l'an 1100 par l'Anonyme Normand, évoquer la matrice des deux corps du roi au VIIIe siècle semble peut-être prématuré, mais n'est pas sans intérêt en ce qui concerne le travail de mise en oeuvre du travail sur ce qu'on pourrait appeler le travail de notre inconscient ecclésial ; ceci en termes d'hypothèse.
La nouveauté de ce double corps du roi et de ce double corps du pape sera intensifiée et polarisée par le dédoublement supplémentaire des attributions : le roi et le pape bénéficiant tous deux de pouvoirs spirituels et temporels.
D'où la complexité des rôles dans ce qui va suivre.
Le roi a désormais reçu la sainte onction, le pape, quant à lui, possède maintenant des territoires officiels.
Ainsi transportée par la charge sacrée, en dépit du corps humain périssable, la fonction, elle, persiste: la personna ficta médiévale, éternelle. La réflexion philosophique et juridique qui se produira à l'intérieur de cet enchevêtrement des puissances ne pourra être alors que relative et en tout cas séminale ment dépendante de la théologie... L'extériorité du Monde, désormais, est, pour ainsi dire, " bouclée". Le christianisme ayant repris à son compte, par le biais de l'autorité sacrale le vecteur humanisant du droit naturel, droit commun à tous les peuples, pour le reconduire sous la forme spécifique du droit canon, va enchaîner et intégrer efficacement au fur et à mesure le corpus juridique romain à une finalité transcendante, surnaturelle.
Même si, comme nous allons le voir l'intérieur de ce champ fut passablement malmené.
En tout cas, la vieille loi salique des rois mérovingiens n'a plus cours officiel, vu le nouvel appareil textuel qui se produit. ( Pour information, les remarquables travaux de J. Quillet permettent de suivre à la trace ce mouvement par lequel " s'est opérée la mutation du pouvoir spirituel en pouvoir ecclésiastique, mouvement qui est indissociable de la présence croissante des empereurs. ")
Le premier empereur digne de ce nom, Charlemagne, eut un sacre bipolaire.
Il fut d'une part, plébiscité par le " peuple romain", de l'autre, reçut l'onction du pape Léon III le jour de Noël de l'an 800. Préalablement au sacre, il avait tiré Léon III d'affaire en le " lavant " des accusations de crimes immoraux. Un service en vaut bien un autre...
Inattaquable de son vivant par l'aspect " miraculeux " de la " résurrection " carolingienne, Charlemagne incarna l'expression la plus pure du pouvoir universel et absolu qui servit de modèle emblématique à Othon le Grand, Henry IV l'empereur, Frédéric Barberousse et Frédéric II, quelques siècles plus tard.
Si Charlemagne fut un habile politique qui suit, sous prétexte de protection et de défense de l'Eglise, " réunir sous sa personne tous les attributs de la souveraineté au spirituel et au temporel ", l'onction, par contre, fut bien mise à profit, après sa mort par les autorités ecclésiales qui la brandirent comme un signe de suprématie du spirituel sur le temporel.
Une petite anecdote donne déjà la mesure de ce qui va suivre... Charlemagne sentant sa fin prochaine, voulut, en 813, assurer la protection de son fils Louis, qui avait été sacré roi en 781 par la pape Adrien; il ordonna à son fils de prendre lui -même la couronne sur l'autel à Aix- la- Chapelle. Le prince obéit. Mais en 816, le pape Etienne IV contesta la validité de ce couronnement laïque et Louis consentit à recevoir des mains du pontife à Reims la couronne comme un présent du pape. Ce fut là, la fondation du St. Empire Romain Germanique.
Etienne IV interpréta la situation au profit de la papauté et ce qui n'était qu'une cérémonie auparavant devenait par là droit pontifical, et au lieu d'être simplement béni par elle, l'empire émanerait dorénavant de la papauté.
Après avoir régularisé la situation de Louis, Etienne IV régularisa la sienne propre et s'excusa d'avoir pris les insignes et exercé l'autorité d'évêques de Rome, avant que son élection pontificale eût été ratifiée par l'empereur.
Par le traité d'Aix-la-Chapelle, Charlemagne en 812 avait annexé une partie de Etats Pontificaux. Pour remercier l'officialisation papale de son pouvoir, son fils Louis dit le Pieux ou le Débonnaire va garantir des territoires de l'Eglise, et donne en plus une contrepartie spirituelle en se faisant le pourfendeur de l'amoralité de certains monastères par le rétablissement strict de la règle de St Benoît.
On sent dans ce sacre, moins d'intelligence à l'oeuvre que dans celui de Pépin par Etienne II, moins de "fantastique" que dans celui de Charlemagne par Léon III. De cet arrangement où, de tous cotés on peut déplorer l'absence d'aspect grandiose, il ne subsiste que l'aspect "trafic" de potestas, à se demander ce qu'est devenue l'auctoritas.
L'histoire sera sans pitié et, l'Empire divisé entre les trois fils de Louis se verra déchiré de tous côtés.
Côté papauté, idem, les exemples de décadence regorgent, cette époque sera d'ailleurs plus connue sous le nom de pornocratie. Le fond est atteint quand, pendant la première partie du Xe siècle, deux femmes Théodora et sa fille Marozia, alliées aux plus puissantes familles de l'aristocratie italienne, suppriment la liberté des élection pontificales et disposent de la papauté comme d'un fief quelconque. Le pape Jean XI était le fils et le pape Jean XII le petit-fils de Marzoia. Ce dernier était devenu pape à l'age de seize ans.
L'anarchie est telle dans la péninsule Italienne que de toute part, on en appelle à une intervention allemande.
Otton le Grand descendant direct de Louis le Germanique, un des trois fils de Louis le Pieux, (lui-même fils de Charlemagne), intervient en 951 sur les suppliques de la belle Adélaïde, veuve d'un roi Italien, récemment échappée d'un sombre cachot du lac de Garde. Il la sauve et l'épouse. En 961, il franchit à nouveau les Alpes, prend à Pavie la couronne d'Italie, entre à Rome en 962. Reçu par le pape Jean XII, fils de Marozia, il est oint du St. Chrême et couronné "empereur et auguste" au milieu d'un clergé en grande partie allemand. Il ne s'agit là que d'un simulacre grotesque et sans gloire du sacre de Charlemagne, emprunt de défiance réciproque, entre un " homme de la situation " et un pape à peine sorti de l'adolescence. Quelques jours après la cérémonie du couronnement, Jean XII dut signer un acte établissant que tous les papes ne pourraient être consacrés qu'après avoir juré fidélité à l'empereur. Le droit de sanction exercé par les anciens empereurs sur l'élection pontificale ne suffisait pas à Otto le Grand. Bientôt, il exigeât des romains un serment, par lequel ils s'engageaient à ne jamais élire un pape sans son consentement. La volonté impériale prétendait intervenir non seulement après le vote populaire pour examiner les résultats, mais même avant l'élection pour imposer au peuple romain le candidat germanique.
En 963, Jean XII s'étant révolté contre l'empereur, celui-ci convoque un synode à Rome et le fait juger. L'empereur préside le tribunal ecclésial, le pape ne s'y rend pas. Il est déposé par le synode qui élit à sa place un laïque, le secrétaire d'Otton, ordonné prêtre dans la journée et pape sous le nom de Léon VIII. En 966, de nouveaux troubles éclatent à Rome, Otton revient, met les romains à genoux. Il montre ainsi qu'il est maître du pape aussi bien que des Romains.
Il est dès lors facile d'imaginer ce qui va suivre... entre les empereurs germaniques et les papes... chacun voudra envelopper l'autre de la supériorité de son pouvoir.
Entre reniement, excommunication et besoin mutuel, Henri IV ira même, en février 1111, pour son couronnement, jusqu'à retenir prisonniers pape et cardinaux, jusqu'à ce que ses exigences impériales aient été acceptées. Pour éviter de tels conflits, certains de ses successeurs se résignèrent à se faire couronner suivant le bon plaisir du pape et quittaient Rome une fois la cérémonie terminée.
Avant même que les Hohenstaufen aient hérité du royaume sicilien, les empereurs germaniques ne possédaient pas moins de quatre couronnes :
- Celle de Germanie qu'ils recevaient à Aix-la-chapelle;
- Celle des Lombards dans laquelle était enchâssé un morceau de la vraie croix.
- Celle du royaume d'Arles.
- La couronne impériale à Rome, qui ne représentait pas un pouvoir local, mais une domination universelle.
Les limites théoriques de l'empire étant celles du monde chrétien, l'empereur est une sorte de chevalier errant, toujours sur la route à travers les Alpes entre Italie et Allemagne et ainsi qu'aux alentours quand ce n'est pas en croisade. À vouloir établir leur autorité partout à la fois, en tant que maîtres du monde, comme le fut Charlemagne naguère, les empereurs s'exposèrent à ne l'établir solidement nulle part.
Dans son ouvrage Histoire de l'Allemagne, Zeller nous livre, l'immense complexité de la position souvent contradictoire dans laquelle se trouvait l'Empereur du St. Empire :
" Il ne connaît ni ce qui l'appuie, ni ce qui le constitue ni ce qui le borne. Il prétend instituer la papauté et il dépend d'elle, puisqu'elle le consacre. Il met aujourd'hui l'Eglise dans l'Etat, et peut avoir mis demain l'Etat dans l'Eglise. Il naît en Allemagne, il s'achève en Italie, et il n'assure la prospérité et la paix à aucune de ces contrées : car il néglige l'une pour s'assurer de l'autre, et sa présence n'apaise jamais en Italie les désordres que son absence fait naître en Allemagne. Ces deux contrées pourraient-elles le contenir, Il n'appartient en propre ni à l'une ni à l'autre. L'empereur a son manoir, sa résidence en Allemagne, et sa capitale en Italie;, mais sa capitale ne saurait être sa résidence, et son manoir ne peut être sa capitale. Il a sur le pays slave qu'il conquiert, sur le pays franc qui lui échappe, les mêmes prétentions que sur l'Allemagne et l'Italie ; son domaine c'est l'Europe. Et cependant il ne peut avoir, même en Allemagne, une contrée à lui qui ne soit donné en fief. Ce pouvoir supérieur entre ciel et terre' est ni fixé, ni déterminé, ni constitué dans son origine, ni défini dans sa fin. Héréditaire aujourd'hui, il ne le sera pas demain; fixé aujourd'hui dans une famille, attaché à une contrée et demain fixé à une autre famille, et attaché à une autre contrée, il passe ainsi tour à tour aux différentes parties de l'Allemagne, sans y trouver de centre à demeure; hier supérieur au pape et aujourd'hui son esclave. Ses bras s'étendent très loin; il n'est pas le maître de ce qui est à ses pieds. Il peut déposer un pape, renverser un roi, remercier un duc, et il s'arrête devant un abbé ou un burgrave. Il a le droit s'il a la force; L'empire s'élève trop au-dessus et il s'étend trop au-delà de la Germanie; il a une épée dont la pointe se verrait partout, dont la poignée ne serait nulle part ..."
Les empereurs germaniques devaient être simultanément victimes de leur politique mondiale ainsi que du vertige
propre à leurs prétentions temporo-spirituelles totales.

Plus modestes et plus avisés furent les Capétiens qui, pendant un siècle au moins, s'appliquèrent à être maîtres incontestés de leur domaine propre et eurent ainsi, malgré la confusion féodale, un point d'appui inébranlable.
Si le propre de l'empire et sa perte réside dans l'expansion hégémonique, le talent des Capétiens sera la mise en place de la territorialité.
Les racines capétiennes émergent elles aussi du placenta de l'empire.
Charlemagne, pour y revenir et comme évoqué plus haut, eu un fils, Louis le Pieux dit le Débonnaire, qui eut lui-même trois fils qui se partagèrent le territoire au traité de Verdun en 843 : Charles le Chauve à qui échut le territoire ouest de l'empire, la Francie sur une ligne qui suit approximativement l'Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône, Lothaire eut une bande centrale de l'Italie jusqu'à la mer du Nord, Louis le Germanique, reçut lui, de l'ouest du Rhin, au nord des Alpes, la Germanie. Le titre impérial est conservé par Lothaire, mais après son divorce de Teuteberge et son excommunication par Nicolas I, son territoire est lui-même voué à la division par ses trois fils... Le titre revient alors à Charles le Chauve, frère de Lothaire, qui unifie son royaume et s'empare de la Lotharingie, jouxtant la Francie, la Francie médiane. Il porte la couronne impériale de 875 à 877. Elle passe ensuite à un fils de Louis le Germanique, Charles le Gros.
À partir de là, il y a disjonction respective des histoires, l'histoire de la France et l'histoire de l'Empire connaîtront désormais un destin séparé.
En effet en Francie, dès le IXe siècle, princes et évêques ont suffisamment d'autorité pour choisir leur roi. Le principe d'hérédité, que la puissance ancestrale de Charlemagne aurait pu laisser supposer, va se voir être mis à mal. S'institue alors une alternance entre carolingiens et les Robertiens, eux-mêmes vainqueurs des Normands et aussi très influents sur les grandes abbayes.
Quand Louis V , Carolingien, meurt sans héritiers, les grands du royaume choisissent pour la troisième fois un R Robertien, le fils d'Hugues le Grand : Hugues Capet. Hugues Capet prudent, soude immédiatement son fils au pouvoir, il lui succédera sans peine en 996, Robert II dit " le Pieux ". Une dynastie est née. Arrive alors l'Histoire de France, dans la suite des rois, telle qu'elle nous a été enseignée.
L' Empire s'étoffe, la réponse de la papauté sera la Réforme Grégorienne avec son corollaire : la Querelle des Investitures. Le vieil imperium romain qui naguère avait réuni auctoritas et potestas se voit de fait, au fil des siècles, accoucher lentement de deux monstres cherchant à s'absorber l'un et l'autre : L'empire et la théocratie.
Qui possède en lui la charge sacrée qui permet de nommer l'autre ?
Il semble important de souligner ici est que la Querelle des Investitures qui va désormais ravager et monopoliser les relations entre l'Empire et le Sacerdoce va permettre, en catimini, aux Capétiens de se constituer sur des bases autonomes, pour ainsi dire, " à l'abri " des relations passionnelles germano romaines.
Ce qui dégénérera plus tard en Querelle des Investitures, commence en fait par un sentiment noble de la part des empereurs Henri II et Henri III. Il s'agit en effet de purifier les moeurs et enrayer la décadence des évêchés devenus, avec le temps, de véritables et très rentables villégiatures.
Le paradoxe de l'Empire réside ici dans le fait que, c'est justement les dictatures ottoniennes, quasi sacerdotales, toutes-puissantes sur le plan spirituel comme sur le plan temporel, qui avaient induit une laïcisation du clergé, par réaction. En effet, conséquences du système féodal, les évêques mis à la tête de domaines possédés par les églises étaient devenus de fait de grands seigneurs. L'élection par le clergé n'ayant jamais été observée, ils recevaient ainsi des princes ou de leur délégué la crosse et l'anneau, ce qui officialisait leurs compétences spirituelles mais aussi, cette nomination par un laïque leur offraient un réel pouvoir temporel.
Changement de cap donc, aidés des évêques allemands les plus érudits, les empereurs Henri II, III, mettent au point une réflexion qui les pousse donc à redonner une respectabilité au clergé par trop soustrait aux moeurs laïques. Burchard de Worms, dans son Décret en expose les axes essentiels. L'accent est mis sur le célibat des gens d'église dans le but de contrer, la transmission patrimoniale des biens sacrés par privatisation. Les charges, généralement de bon profit, étaient donc naturellement recherchées par des lignages localement nantis et assez puissants pour se les faire donner selon des modalités contraires au droit et aux principes religieux : La simonie.
Pour parvenir à ses fins, en 1046 Henri III dépose de force les papes prétendant au titre et en désigne lui-même un, un clerc allemand : Clément II. L'empereur donne la tiare ainsi plusieurs fois, et se place de manière éclatante en tête de la chrétienté.
Commence alors à se renouveler l'ascèse monastique et la réforme du clergé.
Le cardinal Pierre Damien, profondément mystique, soutient ce mouvement, et remercie Henri III de ses positions radicales de redressement de l'Eglise, dû-t-il même châtier le pape pour y arriver; défendant toutefois la coopération des "deux glaives", l'Eglise, d'une part, chargée du ministère de la parole et de la juridiction du for interne et, l'empereur, d'autre part, de sévir contre les "méchants" Juste après la mort d'Henri III en 1056, le cardinal Humbert lui, va mettre le feu aux poudres en affirmant que même si les possessions simoniaques des évêques devaient être remises en cause, c'est bien à l'Eglise que revient " in fine " le droit de promouvoir les instruments de son sacerdoce quel que soit le rôle des empereurs. Le pas est franchi, et si, dans un premier temps, il s'agissait pour les empereurs d'examiner le pouvoir laïque des évêques, on arrive en fin de compte, ironie du sort, à la contestation du pouvoir sacré des empereurs.
Henry IV étant mineur, les clercs romains en profitent pour reprendre l'initiative et nomment un pape Etienne IX, la cour allemande n'ayant qu'à ratifier. Etienne meurt vite, son remplaçant Nicolas II promulgue un décret stipulant que seuls les évêques cardinaux procéderont désormais aux élections du pape et à Rome seulement. Son successeur Alexandre II doit affronter un antipape élu par la cour allemande mais finit tout de même par l'emporter, soutenu par l'archidiacre Hildebrand, il maintient les positions réformistes ; il publie par ailleurs la première indulgence au bénéfice de ceux qui combattent pour la foi catholique en Espagne.
À la mort de, celui-ci, en 1073, le peuple acclame Hildebrand, qui prendra le nom de Grégoire VII. Dès le synode de Latran en 74, par les 27 propositions du Dictatus Papae, il condamne fermement simonie et nicolaïsme ainsi que toute investiture laïque; un seigneur ne pourra désormais plus donner l'investiture religieuse à un ecclésiastique sous peine d'excommunication.Réaction politique immédiate de l'empereur Allemand Henry IV qui veut préserver son pouvoir spirituel, il réunit les évêques allemands et dépose Grégoire VII, celui-ci réagit et excommunie l'empereur, ce qui délie ses fidèles de leur serment. Les barons germaniques qui n'attendaient que ça se révoltent et Henry IV est obligé de s'humilier et d'aller pieds nus dans la neige demander pardon au pape à Canossa afin de retrouver son prestige. Après avoir été réintégré, l'empereur sera de nouveau excommunié.
Quelles que soient les réactions, la Réforme Grégorienne aura eu pour effet de radicaliser le Pouvoir Spirituel au détriment des prétentions totalisantes des désirs impériaux.
Le pape Innocent III en 1245 théorisera encore plus radicalement le concept d' auctorictas, qu'elle lui conférera légitimement le droit d'intervenir dans le domaine temporel et cela non de façon charismatique mais opiniâtrement juridique : la potestas plena. Le pape détient les deux glaives, spirituel et temporel.
Mais initialement, en attaquant le pouvoir sacerdotal des empereurs, la Réforme grégorienne dépouille complètement le pouvoir impérial de son contenu religieux, qui contribuera in fine à l'éclosion du pouvoir laïque. Comme l'écrit Jeannine Quillet dans "Les clefs du pouvoir au moyen âge" :
" Paradoxalement, c'est l'action des papes qui a laïcisé le pouvoir politique en lui retirant toute initiative en matière spirituelle." La phrase de Marcel Gauchet," le Chistianisme est la religion de la fin de la religion" s'éclaire peu à peu.

Si les Empereurs, jusqu'à épuisement et à leur perte, ne se résigneront jamais à abandonner leur aura mystique, c'est étonnamment la France épargnée de la Querelle des Investitures qui tirera son épingle du jeu. Philippe le Bel, en 1303, édifiera la conception abstraite de l'Etat, par son opposition à l'immixtion de Boniface VIII dans ses affaires, envoyant son conseiller Nogaret gifler le pape à Agnani.(cf. La Bulle Unam Sanctam)
Désormais seul maître du royaume, aidé de puissants légistes et après avoir anéanti les Templiers, il abandonnera alors la pratique du Trésor Royal pour promouvoir le concept de fisc, qui n'est plus alors possession privée mais une abstraction du bien commun, le roi devenant alors représentation du pays et non plus propriétaire...
Glissement sensible vers la supra personnification du pouvoir ainsi que vers son impersonnalisation, cette abstraction aura pour conséquence paradoxale une personnalisation accrue du corps collectif.
Les juristes méridionaux férus de droit romain laissaient déjà transparaître depuis pas mal de temps l'idée d'une souveraineté de l'Etat, mais les ordonnances royales avaient peu de poids en regard de l'importance des féodalités.
Le roi se devait de composer en permanence avec les barons.
" C'est sous Philippe le Bel que l'idée d'inaliénabilité de la puissance publique s'imposa aux esprits : la querelle bonifacienne permit aux légistes de préciser leur philosophie de l'Etat, et en particulier, de mettre l'accent sur la revendication, pour le pouvoir royal, de la plénitude de juridiction .." J. Quillet.
La notion d'hégémonie impériale qui, en fin de compte, avait vidé de sens les prétentions germaniques se voit alors reléguée au second rang et ce au profit d'une corporéité territoriale. plus structurante.
" Paradoxalement et peut-être pour se démarquer de l'Empire, dès le début 1200, avec Innocent III, c'est la papauté qui reconnut sur le plan du droit l'autorité royale. La meilleure preuve de l'indépendance royale est que la puissance royale vient de Dieu, non du pape. L'indépendance de l'Etat est donc, dans cette perspective, légitimée par son origine divine." J.Quillet
(On ne peut pas évoquer là le merveilleux travail de Marc Bloch dans " Les rois thaumaturges " dans lequel il met en évidence les dons christiques des rois et leur miraculeux talent inné à guérir les scrofuleux par imposition des mains.) Le mythe de l'Etat, pour se positionner contre l'Eglise ne pourra toutefois pas se couper de ses racines religieuses, et c'est là la grande affaire. Pour qu'existe l'universitas civilium, -la communauté civile- le pouvoir royal sera dans l'obligation d'introjecter, de reprendre à son compte, le corpus mysticus Christum, littéralement le corps mystique du Christ -par extension la communauté des croyants- et non pas de le brandir contre les papes comme l'avaient envisagés les empereurs.

À titre d'hypothèse, comme nous allons le voir, il est loisible de se demander si la laïcité pure peut exister.
Marcel Gauchet, magnifiquement, saisit au vol la pensée de Kantorowicz en la matière :
" Ainsi des trois moments que dégage Kantorowicz, dont chacun nous renvoie à l'une des données séminales du premier devenir occidental :
1 - La spécificité radicale de la ré articulation entre l'ici-bas et l'au-delà opérée par le christianisme.
2 - La centralité acquise par l'administration de la loi dans l'édification de la souveraineté monarchique.
3 - La redéfinition décisive de l'entité sur laquelle s'exerce l'autorité, sous son aspect de territoire aussi bien que sous son aspect de collectivité humaine.
Trois figures, donc trois centres dans cette archéologie de la dualité :
- Le roi-christ
- Le roi-loi
- Le roi-corps politique
Pour résumer les trois visages du dédoublement royal
1 - Jusqu'aux alentours de 1100, le roi est partagé de sa nature en tant qu'il est comme le Christ, homme et Dieu.
2- Partagé ensuite dans sa position par rapport à la Loi, qui lui est à la fois supérieure et inférieure, puisqu'il en procède et simultanément, elle ne vit que par lui. Il est fils et père de la Loi.

3 - Partagé enfin du point de vue de sa participation au corps politique, issu par transfert du corps mystique de l'Eglise, ce corps du Christ dont le Christ est la tête transposée sur l'Universitas Civilium, la communauté civile. Le roi sera alors identifié comme tête de ce corps mystique du royaume, le corps de la communauté abstraite se retrouvant exister alors, incarnée dans le corps du roi.
Le premier mouvement résulte de cet acharnement, confus dès la fausse donation de Constantin par Pépin, à rendre indéterminable le champ des prérogatives spécifiques aux destinataires d'auctoritas et potestas, caractéristique morbide du modèle impérial, carolingien puis ottonien.
Le deuxième mouvement, contraint par la Réforme Grégorienne, et, pour ne pas menacer la papauté dans ses fondements affichera un roi-loi (potestas), qui sera dans un premier temps plus romain, au sens juridique, que chrétien.
Ce n'est qu'ensuite que la royauté procèdera d'une quête de fondement spirituel autonome par incorporation mystique, cette transformation spécifique du "corpus mysticum christum" en "universitas civilium" qui développera au fil du temps cette sorte de sacralité séculière, la religiosité étatique qu'a si bien soulignée Kantorowicz. "

L'établissement en Occident des royaumes barbares qui avait mis fin à l'hégémonie impériale romaine va donc être suivi près de dix siècles après par un nouvel abandon du modèle impérial germanique. Cette gestation émane d'un terreau d'idées tout à fait novatrices qui vont progressivement amener vers la conception laïque de l'Etat. Pour ce, il faudra attendre un contexte intellectuel fertile pour que vienne s'inscrire ce mouvement par lequel l'unité religieuse va se promouvoir subtilement en entité politique, lent travail autour duquel les ferments de l'unité politique de type moderne vont se substituer à l'universalisme impérial.
Pour rappel, l'essentiel de la culture du Haut Moyen âge, (VIe siècle jusqu'à l'an Mill environ) va consister à cultiver l'héritage de Saint Augustin. Mais, souvent déformée, sa pensée, mal comprise, avait donné naissance à ce que la philosophie politique appelle l'Augustinisme politique. Arquillère, dans son ouvrage de 1934 justement intitulé " L'Augustinisme politique " considère que l'essence de cette idéologie se constitue comme une "tendance à absorber l'ordre naturel dans l'ordre surnaturel" et, par là "à absorber le droit naturel de l'Etat dans la justice surnaturelle et le droit Ecclésiastique." (J.Quillet).
La mouvance augustinienne avaient fondé les institutions occidentales de telles sorte que de par l'état de nature déchue, l'humanité a besoin de ces deux organisations parallèles pour lutter contre le mal et s'acheminer vers l'ordre idéal de la Cité Divine.
- Le pouvoir spirituel, prolongation directe de la royauté universelle de Dieu.
- Le pouvoir temporel, instrument indirect du premier, nécessité imposée par le péché.
Alors que pour St Augustin, si le parallélisme des deux cités existait, c'était là une affaire de conscience, avec l'augustinisme politique, sera considéré, presque de droit, que la cité terrestre doit être soumise à la cité de Dieu et donc le pouvoir temporel au pouvoir spirituel.
Le pouvoir du Roi doit s'exercer sous l'autorité de l'Eglise et au service du royaume de Dieu. La théorie des deux glaives illustre parfaitement ce point de vue de l'augustinisme politique. Elle repose sur un passage de l'Evangile de Saint Luc qui se situe au moment où le Christ part pour le Mont des Oliviers, les apôtres ne disposent à ce moment de deux glaives pour se défendre, Jésus leur dit que c'est suffisant, puis sur un passage de l'Evangile de Matthieu où il dit que le Christ, une fois arrivé au Mont des Oliviers, est arrêté par Judas. Pierre sort son glaive et coupe l'oreille d'un des serviteurs du grand prêtre. Jésus dit à Pierre de remettre son épée au fourreau.
Selon l'interprétation du moyen âge, ces glaives représentent le pouvoir spirituel et temporel.
Ces deux glaives sont entre les mains des apôtres c'est-à-dire entre les mains de l'Eglise.
Le glaive temporel ne doit pas être utilisé par Pierre et donc par l'Eglise car il y a incompatibilité entre la fonction sacerdotale et l'exercice du pouvoir temporel. Par contre, l'Eglise se sert elle-même du glaive spirituel à la différence du glaive temporel. Le pouvoir temporel, ne sera pas exercé par l'Eglise elle-même.
Ce sera la spécificité du pouvoir temporel de défendre le pouvoir spirituel.
L'église, titulaire donc des deux pouvoirs n'exerce elle-même que le pouvoir spirituel.
Une telle perspective est caractéristique de la constitution de l'Occident.


L'augustinisme politique revêt deux formes :
- L'augustinisme politique épiscopal qui entend soumettre le pouvoir politique à l'autorité des évêques.
- L'augustinisme politique pontifical, qui s'établit avec la réforme grégorienne, considère que le Roi et l'empereur doivent être subordonné à l'autorité du Pape.
Nous avons vu plus haut que les imbroglios et les rebondissements concernant la lutte entre le Sacerdoce et l'Empire n'avaient pas étés tout à fait conformes à l'idéal de "tranquillité de l'ordre", cher à St Augustin !
La fin de l'augustinisme politique comme "pensée unique" se clôturera avec Saint Bernard de Clervaux (1090-1153), grand conciliateur des princes et les clercs qui, par son oeuvre plutôt conservatrice, sans grande originalité, marque la fin d'une époque.


Le XIIe et XIIIe, vont connaître sur le plan économique et politique une période de renaissance avec le recul et la disparition du régime féodal. Cette période caractérisée par le renouvellement de l'autorité du pouvoir central n'a désormais plus recours à l'élection du roi ; le principe héréditaire étant acquis, consolidera l'autorité royale.
La sécurité intérieure également restaurée, autorisant une meilleure circulation sur le territoire et, favorisant les échanges, va entraîner le développement de la classe bourgeoise commerçante et de l'urbanisme, paysage social dans lequel apparaît l'art gothique. Les villes, ayant acquis une relative autonomie, vont rapidement constituer des foyers de développement intellectuel au sein desquels la redécouverte du droit romain va promouvoir la nécessité d'avoir des instruments juridiques ajustés au développement des relations commerciales
Jusque là, le droit canon (Corpus Juris Canonici), demeurait à l'époque le droit dominant en matière de relations sociales. Mais pour répondre aux besoins des villes commerçantes de l'Italie le droit romain connaît également un renouveau,. Ce droit romain (Corpus Justinianum) sera aussi utilisé en droit public par l'empereur pour subtilement contrer le droit canon.

Hétéroclite et inégale après la renaissance carolingienne, la vie intellectuelle connait un renouveau à partir du XIe siècle au cours duquel les œuvres commencent à sortir des monastères.
La plupart des œuvres de l'Antiquité ayant disparues, les croisades, par le contact avec le monde arabe, vont provoquer un afflux d'œuvres littéraires. En effet, beaucoup plus que le monde occidental, les arabes avaient continué à étudier les œuvres d'Aristote à travers deux auteurs : Avicenne, un médecin iranien et Averroès, un juriste.
Trait essentiel de cette Renaissance qui se prolongera jusqu'au XIIIe siècles : la naissance des premières universités, qui, tout en restant l'affaire des clercs, vont réussir le tour de force de s'ouvrir sur la vie active au travers du droit romain et du droit canon, tout en menant des développements théologiques intenses.
Au départ, le mot "Université" signifiait "corporation, association, confrérie". Il apparaît en 1150 et il est issu du latin "universitas" . Le nom d'université - courant dans le langage juridique de l'époque -s'est fixé par le nom de sa propre chartre : Universitas magistrorum et scolarium qui promulguait un début d'" univeristé". Il serait cependant erroné d'imaginer que les universités médiévales soient exactement comme celles que nous avons de nos jours. À ses débuts, ces dernières n'étaient que des regroupements d'écoles dans lesquelles les maîtres gardaient une autorité. L'enseignement se faisait dans des cloîtres ou encore dans des salles louées à cet effet. Les étudiants suivaient leurs cours assis sur des bottes de foin.
Il existait deux types d'universités :
- l'une qui pouvait être dominée par les maîtres. Comme les "universités" étaient une fédération d'écoles, chaque maître gardait pleine autorité à l'intérieur de sa propre école.
- et la seconde qui était plutôt une "université d'étudiants. Ce fut le cas pour l'université de Bologne dans laquelle les étudiants se regroupaient pour assurer eux-mêmes leur défense et recruter des professeurs.
Au commencement, l'université est donc seulement un concept qui englobe un sentiment de solidarité qui se transforma peu à peu en institution. Vers 1208, on pense réunir ces écoles. Des lettres pontificales en font mention. Des conflits firent suite à ces propositions en 1212 - 1213, puis en 1219 - 1225. Suite à cela, le Pape Grégoire IX promulgua la Grande Chartre de l'université le 13 avril 1231. Ce fut une bulle dans laquelle le Pape met par écrit les différentes obligations de l'université, des maîtres et des étudiants. Cette dernière vaut d'ailleurs la peine de s'y arrêter un peu.
Tel que mentionné ci haut, c'est suite aux différents conflits que naît cette chartre.
Grégoire IX ennuyé par cette situation et le fait clairement sentir :
" C'est pourquoi, ayant considéré attentivement les problèmes qu'on nous a soumis à propos de la discorde qui est née à l'instigation du Diable et qui trouble gravement les études, nous avons, assisté du conseil de mes frères, pensé qu'il était préférable de les résoudre par un règlement sage plutôt que par une décision judiciaire."
Dans cette bulle, le Pape décide que ce sera le chancelier de Paris qui représentera l'Université de Paris et ses étudiants, Il devra prêter serment devant l'évêque ainsi que deux maîtres : "convoqués pour cela et représentant l'université des étudiants ".
La fonction de " délégation représentative " va naître et s'istaurer par le bias de l' " univeristas "

Un important remembrement des textes avait précédé ce foisonnement intellectuel.
La parution le " Décret de Gratien " de 1150, compil des textes ecclésiastiques des siècles précédents, fait à titre privé par le moine Gratien permettra de régénérer les textes fondateurs des Pères de l'Eglise qui jusque-là, n'étant que peu structurés, et n'obéissaient à aucune orthopraxie.. Faisant autorité, ce recueil, prit valeur de droit et acquit une telle importance que, considéré comme incontournable, il va constituer la référence normative des commentaires au sein des universités.
Le "Livre des Sentences" de Pierre Lombard, 1148 enseignant à l'université de Paris, va lui aussi revêtir une position centrale. Recueil de textes religieux accompagnés de commentaires modernes celui-ci se réfère à Platon et surtout à Aristote, ce qui est une nouveauté, pour interpréter l'Ancien et le Nouveau Testament. Le " Livre des Sentences" servira de base pour la philosophie scolastique. Quasi contemporain le " Décret" de Gratien récupérait les textes passés en les compilant, le " Livre des Sentences ", pour sa part va montrer la voie de à venir.

De son côté, l'institution monastique va parallèlement connaître une évolution importante. Si pendant tout le Haut moyen âge, les moines, majoritairement bénédictins, vivaient de leur propre travail dans des monastères ruraux, deux nouveaux ordres vont être fondés selon des principes biens différents : ils sont urbains et entendent se comporter en mendiants :
-Les Dominicains (1215) ou "frères prêcheurs", fondés par Saint Dominique, ont pour but initial de prêcher pour convertir les hérétiques.; Cet ordre très intellectuel entend convaincre par le raisonnement (et par d'autres moyens aussi contre les cathares) et, à cet effet, vont tirer leurs arguments de la philosophie antique et notamment des œuvres d'Aristote.
-Les Franciscains (1209) ou "frères mineurs" revendiquent quant à eux une pauvreté absolue. D'un très fort anti-intellectualisme, ils veulent être les pauvres parmi les pauvres, prétendant ainsi vivre l'Evangile et non l'étudier. À l'encontre de leurs voeux de pauvreté, attirant les dons, ils se trouvèrent à la tête de richesses considérables. Une telle position devenue inconfortable pour eux, ils mirent au point une théorie d'après laquelle ils n'étaient propriétaires de ces biens et n'en avaient que l'usufruit, considérant que seul le pape en était propriétaire. Ce dernier refusera bientôt d'assurer les charges de cet important patrimoine et fini par contraindre les franciscains à en assumer la propriété. Finalement, beaucoup de grands intellectuels vont rentrer dans l'ordre franciscain si bien que cet ordre franciscain fournira autant d'érudits que l'ordre dominicain, source des conflits idéologiques entre franciscains et dominicains : En effet, face aux dominicains qui renouent avec Aristote, les Franciscains entendent préserver l'héritage Platonicien qui en remet en cause une foi excessive en la raison.

Néanmoins, la tradition augustinienne de la révélation divine par la foi est rompue, ou, tout au moins, va, à partir de là, se fissurer.
En effet, Aristote, comme nous l'avons dit plus haut, redécouvert à travers la philosophie arabe, par les traductions d'Averroès, va instiller une dialectique nouvelle ; la raison et la logique pourront êtres utilisés sur le terrain que la Foi monopolisait. jusqu'alors.
Soyons bien d'accord qu'il ne s'agit pas là de sortir du Christianisme mais de l'aborder avec un autre dispositif de pensée. La connaissance du monde extérieur va pouvoir commencer à être envisagée sous l'angle de l'existence d'un ordre naturel, d'une logique propre aux choses, voire même d'une logique propre aux lois et aux personnes.
Ces données aristotéliciennes vont promouvoir les éléments constitutifs des fondements de la pensée moderne, préfigurant, en quelque sorte l'individu en contraste avec l'universel englobant et universalisant du christianisme augustinien.
Le courant de pensée le plus connu, qui va avoir une influence déterminante sur l'évolution de l'Occident, le nominalisme, affirmera la thèse selon laquelle seules les entités individuelles existent vraiment, les catégories universelles n'étant que des effets de langage.
Par bribes et morceaux, à partir de là, vont commencer à se profiler philosophiquement et juridiquement les notions de souveraineté nationale, de personne morale, de singulier, d'où l'importance des " Universitas ".
Généralement les théories de la connaissance s'accordent à reconnaître qu'il y a essentiellement, dans l'être humain, deux modes de connaissances de la réalité :
-l'une, Aristotélicienne, qui porte directement sur le concret, saisi dans sa singularité.
-l'autre qui n'atteint le réel qu'à travers des déterminations de caractère abstrait : les concepts, qui, séparées des individus concrets, peuvent en eux éventuellement se trouver réalisées, les Idées platoniciennes.
En réaction contre Platon qui voyait dans les termes généraux des individus idéaux, Aristote affirme lui que seuls existent les individus singuliers. Le général n'existe pas.. L'universalité, le fait d'être prédicat de plusieurs sujets, ne peut donc qu'appartenir qu'aux mots.
Cette ontologie empiriste aristotélicienne s'oppose à l'épistémologie idéaliste platonicienne pour laquelle on ne peut connaître que l'universel, le général et le nécessaire ; Seul le général est connaissable par les concepts.
Il y a donc un conflit entre le connaissable et le réel:
"Il n'y a de science que du général et d'existence que du particulier "
La solution repose sur une ontologie des espèces biologiques ; Ce qui existe vraiment, ce ne sont pas les individus empiriques singuliers car ils ne sont pas complètement déterminés : composés de matière et de forme, la matière introduit de la contingence dans la forme et un potentiel de devenir. Mais leur forme ou espèce biologique : stable et pérenne, elle ne change pas et est complètement déterminée.
Voilà dans quel univers de pensée vont se trouver les intellectuels du XIIe siècle.

Abélard, source majeure du nominalisme établit avec beaucoup de force et de subtilité que les "universaux" (universalia : ce sont les genres et les espèces) ne peuvent aucunement être des choses qui résideraient " dans " les sujets singuliers, où en lesquelles " rencontreraient" ces sujets. Une chose est, par essence, individuelle, singulière, distincte de toutes les catégories.
Refusant, comme le dit J.Jolivet, de considérer comme une chose tout ce qui n'est pas un sujet individuel et notamment les prédicats, il écrit vers 1120 un Traité sur l'Unité et la Trinité divines (Tractatus de Unitate et Trinitate divina), pour lequel il sera condamné à Soissons.
En fait, la théologie d'Abélard comme l'ont crû Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard ne cherche non pas à expliquer la Trinité, mais se tient, le plus souvent, au plus près des énoncés, pour en construire des modèles logiques prouvant que la croyance en ce dogme ne conduit pas à formuler des propositions. On peut constater qu'en matière de Trinité, le démontage, même par voie logique, n'était pas là affaire badine.
Sécularisation amoureuse... Abélard, au prix de son corps émasculé, ne renonça point non plus à sa singulière relation avec Héloïse, que sa fonction de clerc aurait dû lui interdire d'épouser. (Pour la science médiévale, le sperme source d'énergie vitale, ne devait pas être gaspillé physiquement au détriment de l'intellect, privilège des clercs.) la castration fut, si l'on peux s'exprimer ainsi, salutaire, et il reprit l'enseignement se consacrant davantage à la théologie... tout en continuant à écrire à Héloïse ! Il faut, pour continuer à comprendre, et comme le rappelle Alain de Libera, qu'Abélard n'avait à sa disposition qu'une toute petite partie de la Logique d'Aristote, deux opuscules placés au début de l' Organon- le De Interpretatione et les Catégories, à quoi viennent s'ajouter un court traité de Porphyre sur les universaux - l'Isagoge-, - Quoi qu'il en soit par l'invention de la dialectique et sa méthode "sic et nunc", il apporte une nouvelle dimension à la lecture des Textes, la dimension logique.
Si le travail d'Abélard fut donc une ouverture "logique" de la théologie, St. Thomas d'Aquin (1225-1274) y apporta un éclairage supplémentaire. Né en Italie dans la haute aristocratie, neveu de l'empereur Frédéric Barberousse, Thomas D'Aquin, malgré l'opposition de sa famille, entre dans l'ordre des Dominicains. En 1245, envoyé faire des études à Paris, il devient l'élève d'Albert le Grand qu'il suit à Cologne de 1248 à 1252. il reviendra enseigner à Paris jusqu'en 1259, après un séjour à Rome, appelé par le Pape, il revient à la Sorbonne, puis ira professer à Naples. et mourra en 1274, en voyage pour le Concile de Lyon... Abélard étant né après la première croisade (1098 - 1099), Thomas d'Aquin, lui, verra le jour après la quatrième (1202 à 1204) et le flux des traductions d'Aristote par les Arabes, transitant par ce canal s'en verra alors considérablement augmenté.
Comme nous l'avions vu avec Abélard, l'Eglise sera d'abord très réticente devant ces études aristotéliciennes pendant plus de cent cinquante ans. En 1270, Étienne Tempier, évêque de Paris, condamnera les averroïstes, interdisant l'enseignement de 13 propositions d'Averroès. En 1273, un statut de l'université de Paris interdit l'étude de textes théologiques dans le cadre de la faculté des arts. En 1277, à la demande du pape Jean XXI, Étienne Tempier condamne 219 propositions, qui sont plutôt un amalgame de diverses "déviations". La condamnation sera simultanée en Angleterre, avec celle de l'archevêque de Canterbury. Cela n'étouffera pas cependant le développement au sein des universités, notamment grâce au précurseur Albert le Grand,, qui enseigna systématiquement la pensée aristotélicienne.
L'enseignement aristotélicien s'imposera donc par les universités et finalement, la Papauté finira par y apporter son soutien en s'appuyant sur l'idée que l'œuvre de la Raison ne saurait être mauvaise car la Raison nous est donnée par Dieu lui-même.
Pour revenir à Saint Thomas, celui-ci reprend d'abord à Aristote l'idée d'un ordre naturel.
L' ordre naturel peut être défini comme ce qui est ce qui est conforme à la nature de l'homme, sans qu'il eut besoin d'être révélé par Dieu. Thomas d'Aquin résout le problème en disant que cet ordre naturel de façon indirecte va exprimer la volonté divine puisque mis en place et voulu par Dieu.
Pour expliquer cet ordre naturel, Saint Thomas reprend la méthode inductiviste d'Aristote, qui veut que les chercheurs élaborent leur théorie en fonction des observations qu'ils récoltent, rompant par là avec les méthodes déductivistes de Platon et de Saint Augustin qui elles partent du Monde des Idées. En reprenant la thématique aristotélicienne de la sociabilité naturelle de l'homme, St Thomas l'établit comme unique fondement de la collectivité sociale et politique, sans référence à une donnée transcendante ou révélée.
" Statuer sur le bien commun est le droit de toute la multitude ou de celui qui est responsable de toute la multitude."
Pour citer J. Quillet :
" La société est un produit de la raison pratique, dont l'intelligibilité est fournie par quatre causes :
- La cause matérielle est constituée par les membres de cette société.
- La cause efficiente par la volonté d'être ensemble.
- La cause formelle étant l'ordre établi entre les hommes qui la composent en vue de déterminer et de réaliser le bonheur.
- La cause finale comme la recherche de la perfection du bien commun. "
En bref il y a une science civile, la politique qui est l'achèvement de la philosophie, et ayant pour objet la cité, connaissable par la raison humaine. Sa finalité est le bonheur, c'est-à-dire de vivre selon la vertu, celle de l'homme raisonnable, non du chrétien en tant que tel. "
La proposition que Dieu ne choisit pas lui-même le pouvoir temporel implique que le mythe de l'Eglise comme " Arche de Noé ", contenant absolu, se trouve là bouleversé... Saint Thomas abandonne ainsi l'idée de la constitution d'un Etat universel englobant le monde chrétien et vont alors pouvoir exister des états séparés, indépendants les uns des autres et pas nécessairement chrétiens.
Cependant, la raison n'étant pas suffisante pour garantir un salut définitif, le spirituel gardera tout de même une fonction essentielle. Un des moyens consiste à impliquer dans le gouvernement l'ensemble des citoyens. Grâce à cette participation, on obtient une paix sociale, meilleure que dans une monarchie pure dans laquelle les citoyens se préoccupent plus de leur intérêt particulier et négligent le bien commun, la cité devenant alors moins dynamique et moins puissante. Mais cependant, ne négligeant pas les biens, contrairement aux Franciscains, il considère indispensable un minimum de biens matériels à une vie vertueuse.

Pour revenir au nominalisme celui ci avait pris son essor au sein de l'ordre franciscain dont l'évolution des idées peut être suivie à partir de trois auteurs :
-Saint Bonaventure (1221-1274) Professeur de Théologie à Paris, il devient général de l'ordre des Franciscains en 1256 et demeure fidèle à la tradition du droit Justinien. Il insiste sur la liberté de l'individu et de sa foi ainsi que sur l'individualisme chrétien. Dans cette perspective, l'homme est défini face à l'univers et non comme un composant de celui-ci. Pour lui, l'homme demeure extérieur à l'ordre naturel des choses. Il appartient à un ordre distinct : l'ordre moral des personnes libres. L'homme développe librement des relations personnelles avec Dieu par la foi qui l'emporte sur la raison.
-Jean Duns Scott (1266-1306) Professeur à Oxford puis à Paris. Duns Scott conteste l'existence d'un ordre naturel car pour lui admettre l'existence d'un tel ordre reviendrait à limiter la puissance de Dieu. Par ailleurs, la volonté chez l'individu est plus importante que son intelligence. Aussi, par sa volonté, un individu peut faire volontairement un acte d'amour qui est la foi en Dieu et par cette foi s'établit une relation personnelle de chacun avec Dieu, rigoureusement personnelle : on voit là arriver les premisses du protestantisme.
-Guillaume d'Occam (1290-1349) Professeur à Oxford. Au début, il est un disciple de Jean Duns Scott, il radicalise le nominalisme appelé à l'époque la Via Moderna, c'est-à-dire la façon moderne de philosopher et va avoir une influence déterminante sur Luther et de Hobbes, et déterminera la pensée juridique moderne. Selon la doctrine nominaliste d'Occam, les universaux par exemple, le concept d'humanité sont des constructions de l'esprit, et bien qu'ils soient les " signes naturels " des choses particulières, ils ne dénotent pas une réalité: seuls les " concepts absolus " par exemple, les noms propres se rapportent au réel, c'est-à-dire aux choses singulières. Il convient donc de définir avec rigueur les choses existantes -tel est le principe connu sous le nom de " rasoir d'Occam ", qui affirme que les entités ne doivent pas être multipliées sans nécessité. À l'époque cependant, D'Occam sera accusé d'hérésie, mais le procès traîne en longueur et parvient à s'enfuir pour se réfugier à la cour de l'empereur Louis de Bavière.

Au travers de la question des Universaux, arrivent les premières controverses et, à cet égard, sont antérieures à Guillaume d'Occam : Roscelin de Loches (1050-1120) fut le premier auteur à défendre un point de vue nominaliste auquel s'opposait Guillaume de Champeaux (1068-1121). Ce débat fut ensuite amplifié par Abélard qui va défendre un nominalisme modéré. Avec Guillaume d'Occam, on ira jusqu'au bout des idées nominalistes.
En termes philosophiques, comme nous l'avons vu plus haut, Platon et ses disciples professent un réalisme absolu car pour eux les Idées sont les seules vraies réalités. Les choses concrètes que l'on observe ne sont que des apparences. Dans la perspective de Platon, seuls les philosophes sont en mesure d'accéder aux Idées. En terme chrétien augustinien, seuls les clercs ont le monopole de l' Idée, la Révélation Divine permettant aux hommes d'accéder à la vérité.
Aristote opère un distingo: les substances premières et les substances secondes.
-Les substances premières ce sont les choses concrètes que l'on peut observer. Pour Aristote, contrairement à Platon, ce ne sont pas là de simples apparences mais des réalités.
-Les substances secondes, ce sont les catégories, les espèces, les genres. Ces catégories que on peut qualifier d'universaux constituent sont aussi de véritables réalités.
D'ailleurs pour Aristote et Saint Thomas, la réalité des universaux est un élément fondamental de leur théorie : c'est parce qu'il existe dans la nature des relations entre les choses que l'on peut dire qu'il existe un ordre naturel.
Guillaume d'Occam adopte le point de vue inverse et considère que seules les substances premières sont des réalités. Les substances secondes (espèces, catégories) ne sont pas des réalités mais des constructions de l'esprit, des abstractions, de simples mots (d'où l'appellation de nominalisme). Disparaît donc l'idée de catégorie observable. Par ce changement de perspective, s'il n'y a plus de catégories qui soient des réalités, il n'y a plus d'ordre naturel qui s'impose objectivement à la raison, plus de structure ni dans le monde ni dans la société, ce qui détermine une liberté absolue de l'individu qui n'a plus à s'inscrire dans un ordre social qui l'encadre. La seule obligation d'un individu n'est plus que de se soumettre à la volonté divine.
Dans ce cadre, il y a un bouleversement complet de la conception du droit. Pour Aristote, le droit est un ordre qui s'impose à chacun par la raison, il n'y a plus d'ordre naturel qui s'impose, le droit est le résultat de la volonté.
Alors que dans la conception traditionnelle, ce qui doit être résulte de l'observation de ce qui est, dans la nouvelle conception, l'observation de ce qui est ne permet pas de dire ce qui doit être.

Le droit n'est plus affaire de connaissance mais devient affaire volonté, celle de celui qui décide et pose la règle.
Sans en être encore à l'auto-gestion le pas est franchi.
Dans la perspective nominaliste, on distingue 3 sources hiérarchisées de formation du Droit :
-La volonté divine : les 10 commandements, l'Evangile, les textes...
-La volonté humaine qui peut intervenir dans les domaines non régis par la loi divine et fixer d'autres règles sur des bases contractuelles. Sur la base de ces accords de volonté se développe le droit privé positif.
-Sur la même base, se développent des théories du contrat social : les individus sont entièrement libres d'agir selon leur volonté dans les domaines non régis par la loi divine. Ils peuvent se constituer en sociétés et y instaurer une autorité ayant le pouvoir de faire les lois positives en vertu de sa propre volonté.
Dernière conséquence de la pensée nominaliste, se développent des théories des droits subjectifs. Là encore, il y a rupture avec la théorie des droits naturels de Saint Thomas et d'Aristote, le Droit consiste pour eux à partager et répartir les biens en fonction de l'ordre naturel des choses, de façon juste, dans la nouvelle perspective, le droit est d'abord un pouvoir donné par la loi, l'enveloppe canonique se délite peu à peu : droit de faire, d'avoir quelque chose... de se réunir en association par mise en oeuvre de la personne morale (personna ficta), que reprendront par exemple les associations de loi 1901.

Ce travail juridique ne va pas être sans conséquences sur la naissance de l'état nation, son indépendance vis-à-vis de l'Empire. On peut maintenant voir le rapport qu'il y eut dans les universitas, entre le juridique, le philosophique, le théologique.
L'empereur prétendait avoir une autorité sur l'ensemble de la chrétienté s'appuyant pour cela sur le renouveau du droit romain, utilisé en droit privé comme en droit public.
Comme nous l'avons vu plus haut, les catégories auctoritas /potestas seront les grands chevaux de batailles. L'auctoritas (autorité de l'empereur) une fois de plus se voudra supérieure à la potestas (autorité des rois). L'empereur entend alors affermir son autorité sur le pouvoir spirituel comme temporel mais les rois récusent à se soumettre à ces prétentions impériales puisqu'ils affirment eux-mêmes leur complète indépendance du pouvoir temporel vis-à-vis du pouvoir de l'empereur.
La prétention à cette indépendance est notamment affirmée par les Rois de France dont Philippe Auguste qui se faisait appeler Auguste, le nom que l'on donnait autrefois aux empereurs. Saint-Louis mènera aussi une politique d'indépendance vis-à-vis de l'empereur en s'appuyant pour cela sur la papauté. Il provoque la tenue d'un concile à Lyon qui dépose l'empereur Philippe II. En 1260 apparaît la formule "Le Roi de France est empereur en son Royaume."
Si les différents rois de l'époque battent donc en brèche les prétentions impériales, l'idée ne disparaît toutefois pas complètement. Des auteurs comme Dante la défendront encore bien plus tard dans. "De Monarquia" (1311) défendant l'idée d'une monarchie universelle et la supériorité de l'empereur sur les autres autorités temporelles. Dans le même temps, il entend établir l'indépendance de l'empereur vis-à-vis de la papauté Pour Dante, il ne saurait y avoir subordination de l'empereur au pape. Il se justifie en contestant l'image classique de la lune et du soleil selon laquelle la lumière de la lune vient du soleil. Pour Dante, la lune et le soleil n'en demeurent pas moins indépendants car ils ont deux orbites distinctes.
Ce n'est qu'avec le Traité de Westphalie en 1648 que l'idée du pouvoir de l'empereur sur la chrétienté sera définitivement écartée et l'empereur n'a alors plus qu'un rôle symbolique. (par son auto-sacre, Napléon tenta de restaurer cette hégémonie perdue.)

Ce mouvement, permet d'esquisser le cheminement de l' indépendance des états par rapport à la papauté.
Alors que la réforme Grégorienne avait permis l'apogée des fonctions pontificales, on assiste à un effritement de la
suprématie du Pape qui se fait en plusieurs étapes :
-Le conflit de Philippe le Bel avec le Pape Boniface VIII
En 1396, le Roi veut lever un impôt supplémentaire sur le clergé et le Pape s'y oppose. Le conflit va s'apaiser un moment pour resurgir plus tard. Le Roi prétend alors faire passer un prêtre en jugement ignorant les tribunaux ecclésiastiques. Le pape s'insurge et fait jouer ses théoriciens, ressortant la théorie des deux glaives. Face à la menace d'un concile se destinant à le déposer, Philippe le Bel convoque en 1302 les Etats Généraux. Le chancelier du Roi y conteste les prétentions pontificales et soutient que le Roi tient son pouvoir de Dieu et non du Pape.
Le Roi obtient le soutien de l'opinion et provoque la tenue d'un concile pour faire destituer le Pape.
Le représentant du roi se rend auprès du pape pour lui notifier sa mise en accusation, il pénètre de force dans le château du pape et le gifle : c'est l'attentat d'Anagni du 7 septembre 1303. La papauté tombe alors sous l'influence de la France avec un nouveau Pape : Clément V. Le siège de la papauté est transféré de Rome à Avignon. Ses successeurs seront comme lui des Français installés à Avignon. Les papes français entretiennent une cour somptuaire qu'ils financent par des impôts très impopulaires d'où de nombreuses critiques.
-Le grand schisme (1378-1418)
En 1377, le Pape revient à Rome. En 1378, un nouveau Pape est élu : Urbain VI. C'est le premier pape Italien depuis Clément V., mais il semble que son élection ait été obtenue sous la pression des romains. Finalement, les cardinaux se rétractent et élisent un nouveau Pape, Clément VII, qui siège à Avignon. Devant une telle situation, un concile se réunit à Pise en 1409, il décide de déposer les deux Papes et d'en élire un nouveau. Mais les deux premiers ne veulent pas et restent. Il y a alors trois Papes ! Un nouveau concile se réunit et affirme la supériorité des conciles des évêques sur le Pape. L'unité de la Papauté est enfin rétablie, mais elle ressort affaiblie de ces événements.
L'affaiblissement de la fonction pontificale va apparaître lors du concile de Bâle (1331-1349) qui entre en conflit avec le Pape Eugène V. Est élu un anti-pape mais Eugène V résiste. Il y a à nouveau deux Papes. Le Pape de Rome l'emporte. L'unité de la Papauté et sa supériorité sur les conciles semble alors acquise, mais elle reste affaiblie par rapport au pouvoir temporel.
La prétention à l'indépendance des Eglises nationales, le Gallicanisme, va se manifester pour la première fois en France avec l'adoption de l'ordonnance dite de "La Pragmatique Sanction" adoptée en 1438. Elle affirme la supériorité du Concile sur le Pape et l'autonomie de l'Eglise Nationale sur la papauté. Cela se manifeste par le droit d'élire les évêques qui se substitue à la nomination des évêques par le Pape. Cette autonomie du pouvoir temporel comme des églises nationales va contraindre le Pape à rentrer dans un politique de concordats. Le premier concordat est signé en France par Louis XI puis en 1515 avec François 1er. Le Pape n'avait plus les moyens d'imposer unilatéralement son autorité.
En France, un des premiers auteurs à affirmer l'autorité du Roi vis-à-vis du Pape fut Jean de Paris dans son ouvrage " Du pouvoir des Rois et des Papes ". Saint Thomas aussi, affirmait déjà l'idée que les Etats sont indépendants les uns des autres. Avec Jean de Paris, il n'y a plus aucune subordination des Rois au Pape. Cette doctrine met clairement fin à l'Augustinisme Politique.
Cette prétention à l'indépendance du pouvoir temporel et dans une certaine mesure à la subordination du pouvoir spirituel, est révélée dans un petit texte : "le Songe du Verger", dialogue fictif entre un clerc, représentant de la puissance ecclésiastique et un chevalier, et d'où sortira vainqueur le chevalier, avocat de la puissance temporelle. Ce texte, écrit sur ordre de Charles V, anonyme à l'époque,donne bien la mesure des enjeux, même un roi se devait de prendre ses précautions. D'après les recherches actuelles, l'auteur fut vraisemblablement un universitaire parisien, docteur en droit civil et canon, dénommé Evrard de Trémaugon.

Ces doctrines vont également être développées au sein de la cour de Louis de Bavière par Marcile de Padoue (1275-1343). Auteur de nombreux livres dont "le Défenseur de la Paix" (1324). Marcile de Padoue, écrivit dans son "Défenseur de la Paix " Si l'on veut que la paix civile règne, il convient que les représentants de la religion comprennent que leur tâche est avant tout spirituelle. Ils ne doivent pas se mêler des affaires temporelles."
Dans cet ouvrage, Marcille de Padoue enlève toute réalité du pouvoir spirituel n'est qu'un simple pouvoir d'influence. Les clercs ont une compétence d'expert que l'on consulte. Une fois consulté, seul le pouvoir temporel fait autorité. Macille de Padoue en vient à subordonner le pouvoir spirituel au pouvoir temporel et chaque Eglise nationale à son Etat. Il pose la supériorité des conciles universels sur la Pape, or, pour les convoquer il faut une autorité temporelle universelle qui ne peut donc être que celle de l'empereur. Excommunié, il ira rejoindre son ami Guillaume d' Occam à la cour de l'empereur Louis de Bavière.

De ce terreau commencent à apparaître les sentiments d'appartenance nationale nés de l'opposition aux différentes hégémonies, tant Romaines qu' Impériales. La naissance de ces sentiments, se trouve de plus favorisée par des éléments institutionnels, les Etats se perpétuant de génération en génération du fait du principe héréditaire, successif ou électif, alors qu'auparavant les Etats étaient partagés entre les enfants.
Néanmoins, le concept d'unité nationale de ces Etats est peu élaboré et cette affirmation progressive sera encore souvent teintée de caractère religieux : ruse en fait pour défendre l'indépendance de l'Eglise nationale vis-à-vis de la Papauté.
En France, le sentiment national n'apparaît vraiment que lors de la guerre de 100 ans avec l'action de Jeanne d'Arc. Dès le milieu du XVe siècle, on parle de "Res Publica" chose publique.
Le concept de nation est consacrée dans l'ordonnance de 1539 de Lider Coterai où François Ier. Décide que l'emploi du Français remplace celui du Latin pour tous les actes officiels.
L''" Universitas civilium " (la communauté civile) subrepticement prend le pas sur le " Corpus mysticum christum " (le corps mystique du Christ, auquel est identifié l'ensemble des croyants).
Nous ne sommes pas encore en 1905, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, mais le cadre est posé.
Fin de la première partie.

À partir de la citation de F. Tosquelles, ci-dessous, j'aimerais peut-être un jour développer l'affaire de la topopathie : la contemporaine délocalisation de l'Etre, résultant du passage de l' héteronomie à l'autonomie.

"Cela m'amène à vous entretenir d'une façon trop succeinte au sujet de ce dont on peut tirer de la critique de l'histoire du moi ou plutôt de la " Personne ", dans les diverses cultures.
Il me semble que l'analphabétisme à ce sujet ne peut garantir le succès des mouvements que toute psychothérapie engage et entretient.
Cette histoire de la personne n'est pas apparue un jour d'heureuse " révélation "
Ella a traîné au long de nombreux discours qui nous sont encore audibles, pour ceux d'entre nous qui avons les oreilles proches de la Méditerranée.
Cette notion d'individu, de personne et de moi, apparaît dans les arpèges, souvent héroïques mais toujours mythiques, qui se conjoignent aux concepts de l'évolution historique concrète des hommes.
Les premiers repères sur lesquels je m'arrêterai volontiers iront vers le polycentrisme des îles et des cités grecques ; polycentrisme de la Grèce aux limites incertaines et variables d'avant les guerres médiques qui accentuèrent comme vous le savez la double polarisation d'où naquirent les discours d'Athènes et de Sparte ; discours et agissements ensevelis par l'histoire concrète de l'Empire Romain, dont la totalisation linguistique - plus ou moins armée voire démocratique - constitutive du droit romain - nous éloigne de la Grèce présocratique.
Notez, si vous le voulez, les " Renaissances " que les catholiques avisés et avides retrouvèrent les Arabes.
En premier lieu celles du personnalisme d'un St. Augustin ou encore les avatars de la Somma de St. Thomas d' Aquin, où la raison du maître ou du maître à penser s'érige en système.
C'est l'Eglise qui prend " Cure d'âme " et qui, entre Réforme et Contre-Réforme, construit la notion d'un " moi autonome "dernier avatar américain du "salut individuel ".
Vous savez que comme Weber l'a très bien montré, la poussée individualiste, la poussée individualiste protestante ouvre les portes à l'aventurisme des concepts de marchés et de l'industrialisation qu'on connaît, même si ce n'était pour que par les films de "cow-boys" qui en reprennent l'historial "
François Tosquelles (- in Sexualité et pouvoir - Payot - Paris 1976 -)